A l’image des anciens chants corse, celte, catalan ou irlandais, l’achewik berbère est en fait un chant rituel sacré aux résonances envoûtantes et captivantes, procurant beaucoup de joie ou donnant la chaire de poule et inondant de larmes les yeux de ceux qui l’écoutent, dans d’autres situations, le transportant très loin sur les cimes d’un passé dur mais glorieux de nos ancêtres qui ont su survivre aux multiples contraintes, vaincre les envahisseurs, apprivoiser la nature sauvage et le danger omniprésent.
C’est selon les circonstances et la situation présente, étant donné que l’achewik, célèbre la vie de l’homme berbère et les différents évènements auxquels il est confronté depuis l’ouverture de ses yeux sur ce bas monde avec les délicieuses berceuses interprétées magistralement par nos mamans en y mettant tout leur amour, leur sensualité et la referment éternellement sur le monde des vivants pour s’ouvrir sur celui des esprits et des ombres, un ultime voyage au monde des ancêtres, événement célébré par les chants de la mort et de l’adieu avec leurs rythmes mélancoliques à faire vibrer l’Atakor, sans oublier les chants d’exil qui ont tant marqué au fer rouge la société berbère en général et kabyle en particulier, chants d’amour, chants pèlerins, aubades, danses sacrées, chants guerriers, chant du berger, du travail, gouailleurs d’olives, chanson de la fontaine, du pressoir et méditation. Tout un patrimoine et une richesse qui sont en train de disparaître à jamais, englouti par le gouffre d’une mondialisation sauvage et l’invasion culturelle venue d’Orient et de l’Occident. Heureusement que des hommes et des femmes font exception à la règle.
Rescapée d’une génération où les interdits étaient monnaie courante d’une société où la femme n’était qu’une domestique au service de tout puissant être masculin. Elle a vécu dans sa chaire la misère et les privations en tous genres, les affres de l’exil et de l’immigration. Elle a fait face à l’ingratitude des siens et à la décadence d’une société, elle est tout simplement la beauté de la femme.
Kabyle jusqu’aux bouts des ongles, dotée d’un courage et d’une volonté exceptionnelles, cheveux au vent, tête dans les nuages, robe kabyle ornée de bijoux d’Ath Yenni ou en bleu jean, peu importe, tout lui va à merveille, elle a su faire face et défier les glaives des barbus, les dires et redires des machos et autres sadiques tenants de la pensée moyennâgeuses quand la maison Algérie a pris feu. Elle est membre très active dans beaucoup d’associations qui se sont illustrées pendant la décennie rouge, toujours aux premiers rangs de tous les combats pour la démocratie, la liberté et l’égalité.
Elle, c’est Flora, de son vrai nom Fathma Mouheb, avec sa voix douce et mélancolique à la fois, miroir d’un cœur tendre et généreux mais triste, à coup de conférences et rencontres après rencontre avec son public, qu’elle n’arrête pas de surprendre chaque jour que Dieu fait, elle sillonne les quatre coins du pays à chaque fois que l’occasion lui était donnée pour semer les grains de la renaissance qui ont échappé à la meule des temps hostiles à la culture du peuple qui a enfanté, Massinissa, Jugurtha, Dihia et Fathma n’Summer.
Elle interprète magistralement les chants de Taos Amrouche et les contes berbères anciens. Avec l’anthropologue Ali-Sayed et les femmes du cercle « rêves art » d’Alger. Elle mène un travail de recherche pour reconstituer le puzzle de la culture millénaire de son peuple. Sans risque de se tromper, elle incarne l’audace, le courage et l’émancipation de la femme berbère, elle est tout simplement l’une des fleurs dont les grains ont été semés par Taos. Une petite visite sur son blog : www. fatmafloramouheb. musicblog. fr vous renseignera sur l’étendu et l’envergure du travail accompli jusqu’à présent par cette femme.
Avec elle et des femmes et hommes de sa trempe, la flamme transmise par les ancêtres restera vivace, contre vents et marées, les échos des « achewiks » résonneraient pour longtemps encore dans nos foyers et nos demeures et les Amrouche, Kateb et Mammeri, demeurèrent éternellement vivants dans nos pensées, nos cœurs, nos gestes quotidiens et notre vision de l’avenir.
Arezki Toufouti
