Surnommé le rossignol de la chanson kabyle par la maison Pathé Marconi, qualifié de chanteur de charme par Rachid Mokhtari, Zerrouki Allaoua fait quasiment l’unanimité autour de sa personne et de son art : il est considéré par tous comme un grand monsieur de la chanson kabyle.
La voix, le style, le look de jeune premier qui lui sont particuliers, font de lui, un artiste entier qui a marqué d’une empreinte indélébile son époque et qui continue encore à impressionner bon nombre de mélomanes. Issu d’une famille pieuse, Zerrouki Allaoua voit le jour un certain 5 juillet 1915 au village Akrouma, dans la région de Seddouk. Son père, Seghir Ben Arezki, du village Izerrouken d’El Flaye, Imam à Aït Aïdel, et sa mère, Azzoug Ouardia du village Amalou de Seddouk qui ne badinaient pas avec la tradition, refusèrent de l’inscrire dans les écoles publiques ouvertes par le colonisateur, encore moins dans les couvents des pères blancs. Voulant par là le préserver de l’acculturation et lui éviter d’être un renégat, un «m’tourni». Il suivra donc un enseignement traditionnel à la zaouïa de Sidi M’hand Ou Yahia où l’essentiel du programme consistait en l’apprentissage par cœur du coran et de quelques passages de certains grands jurisconsultes, notamment le faqih kabyle, Sidi-Khlil. L’enfance de Allaoua ressemblait, pour ainsi dire, à celle de la majorité des enfants kabyles. La misère qui frappait la Kabylie à cette époque, poussait les familles à faire travailler même leurs petits enfants. Aussi, l’école coranique, il ne la fréquente que quelques temps. C’est un fait qu’à cette époque, un écolier était une charge pénible pour la famille. Son enfance et son adolescence, comme la plupart des garçons de sa région, seront donc naturellement consacrées aux travaux champêtres et au gardiennage du bétail. Commençant très tôt à toucher de la flûte et à chanter les vieux airs kabyles, il développe un penchant pour la chanson. En grandissant, sentant sa vocation artistique prendre peu à peu forme, il décide d’en finir avec la vie de petit paysan que sa famille lui a imposée. Il part chercher fortune dans la ville de Béjaïa où il exercera divers petits métiers. Dans cette ville bouillonnante, «âme des Kabyles», selon l’expression chère à Cherif Kheddam, Zerrouki Allaoua va perfectionner son art, grâce au contact des Cheikh Saddek Abdjaoui, Boudjemaâ Kadim, Mahmoud Baâli et Larbi Abelwahab. Les cours, les conseils et les encouragements que lui prodigueront ces grands noms de la musique andalouse, étonnés et impressionnés par sa voix, seront déterminants pour sa carrière artistique. Il commence donc à chanter, mais il va rapidement déchanter. Car, chanter en kabylie, à cette époque-là était très mal vu. On chante et on joue des instruments de musique dans des cercles restreints, loin des villages, à l’abri des regards. Des cas de villageois condamnés à payer de fortes amendes, pour avoir traversé le village avec une mandoline ou une guitare, sont légion dans ce triste vieux temps. Mal vu, le musicien ou le chanteur doit se cacher, pour ne pas dire se comporter en paria, pour échapper aux foudres des gardiens de la morale. Zerrouki, élégant, toujours tiré à quatre épingles, de surcroît chanteur, ses retours à son village natal, ne sont pas du goût de sa famille, ni des villageois qui ne voyaient en lui qu’un dandy oisif, pour ne pas dire un bon à rien, qui risque de faire des siennes. Mais, «chanter», pour Zerrouki, contrairement à ce que pense sa société d’alors, n’est pas un sot métier. Pour fuir cette atmosphère suffocante qui l’empêche d’aller au bout de ses rêves, d’exploser, de donner la chance aux chansons, il ne tardera pas à embarquer, au début des années quarante, pour la France. C’est là qu’il va enfin donner à sa vocation sa pleine mesure. Sa rencontre avec de célèbres artistes comme Mohamad el Kamel el Lili Labassi lui fait pousser carrément des ailes. Si dans son douar, ou à Bougie, il ne chante que de façon marginale, «timidement», en France, tout en exerçant le métier de mineur aux mines de Rochebelle, dans le département du Gard, Il chante superbement à des compatriotes que le déracinement a rendus plus réceptifs. Avec d’autres musiciens, il écume les cafés nord-africains et sème ses chansons à tous vents. Son premier disque contenant deux chansons, une en arabe (ya Lahbab elyoum kiffah), et l’autre en kabyle (Tilifoun sonni, sonni), sort en 1948 chez Pathé Marconi. Sentant peut-être que son art peut le nourrir et écœuré par les dures conditions de travail dans les mines, il se consacre désormais totalement à la chanson. Il chante et il enchante ses compatriotes nostalgiques de sa voix envoûtante. Il chante l’exil, la femme aimée, la séparation, le pays natal… Nouara, sa bien-aimée qu’il a laissée au pays natal va devenir son égérie. Son ombre traverse de long en large sa poésie. En 1950, il rentre au pays pour l’épouser et l’emmener avec lui en France. Ayant appris que son mari a une liaison avec une française, elle, la kabyle, intraitable sur ces questions, rompra rapidement avec lui et rentrera au pays, où elle épousera la cause nationale, en rejoignant les rangs de l’ALN. Les brèves retrouvailles de 1955 ne changeront rien à la situation. Le couple se disloquera définitivement et Nouara tombera plus tard, entre 1958 et 1962, en martyre au champ d’honneur. Lui, organisant des galas au profit de la Fédération de France, participe aussi à sa manière, à la Guerre de libération. Continuant à affiner son art et à enregistrer chez Marconi, Zerrouki, en artiste kabyle en avance sur son temps, introduira le piano et le violon dans la chanson kabyle. La tournée qu’il a organisée en 1965, accompagné par l’orchestre de Cheikh Missoum, à travers le pays, était finalement un adieu. L’accident de la route qu’il a eu en France en compagnie de Dahmane El Harrachi, même s’il ne l’a pas tué sur le coup, aura raison de lui. Il meurt le 17 novembre 1968, à 53 ans à l’hôpital Saint André des Arts, à Paris, en France, où il repose au cimetière du Père Lachaise. Son répertoire quoique maigre, – une trentaine de chansons en tout, mais dont seulement 20 chansons (arabe et kabyle), ont été répertoriées dans les archives de la Chaîne II -, est fort parlant. El Babour (le bateau), A tassekurt (ô perdrix), Sidi Aïch, Tskhilek attir (s’il te plait ô oiseau messager !), D acu I guerbeh (qu’a-t-il gagné ?), Lewjab n wassen, ay Aziz attas itezhid, Yougi ad yuyal, Yemma yemma zehriw i mut…chantent encore aujourd’hui la grandeur de ce chanteur immense.
Cet artiste qui apparaît comme un véritable personnage d’une tragédie grecque reste à découvrir et à redécouvrir. Certains de ses poèmes restent à ce jour, inédits. Des bandes d’enregistrement de ses galas, à l’exemple de celui qui s’est produit en 1959, à la salle Ibn Khaldoun, restent à ce jour, introuvables…Si l’on se réjouit du travail de recherche, réalisé sur cet artiste par Rachid Mokhtari et Djilali Boukheddad, (livre pour le premier et film documentaire pour le second), il n’en demeure pas moins que Zerrouki Allaoua restera pour toujours un sujet intarissable.
Boualem Bouahmed
