Tak, le chanteur-torero

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Pourtant, après quinze ans d’absence et d’éloignement, H’sen, comme on l’appelle chez lui, est rentré au bercail. Juste le temps d’une après-midi. Quelques heures qui ressemblent à une éternité pour un village qui n’a visiblement pas vécu de jours heureux depuis un moment.Pour l’évènement et pour ne pas rater cette journée mémorable, nous avons choisi de suivre Takfarinas dans son village natal. Tixeraïne. Pour lequel il a dédié tout un album. La surprise que l’artiste a réservée au gens de son village l’est également pour nous. Ce qui devait servir de rendez-vous pour une interview s’est vite transformé en une randonnée où se mêlent art et souvenirs d’enfance et de jeunesse de l’une des plus grandes vedettes de la chanson kabyle de ces vingt dernières années.Le nouveau clip Torero a servi de motif de rendez-vous. C’est le deuxième évènement musical que Tak crée en moins d’une année après la sortie mondiale de son quadruple album l’an dernier. Une petite causerie avec le manager, le sympathique Momoh Meddahi, nous a permis d’apprendre que le nouveau produit du fondateur de la Yal Music a déjà cartonné dans les hit-parades des chaînes de télévisions d’outre mer. La discussion n’était en fait qu’un passe-temps en attendant que le chanteur arrive à l’hôtel. C’était aussi une occasion pour nous de discuter avec Farid, le réalisateur de l’album. Le gars doit se rendre immédiatement à l’aéroport pour rentrer en France. Il vient de boucler vingt jours en Algérie à la recherche d’un endroit idéal pour la tournée du clip qui tient à cœur à Takfarinas. Ce dernier veut en effet tourner sa chanson Azul dans le Sud algérien. Mais pour cela, il faut trouver des dunes dorées qui  » répondent au synopsis et aux vœux du chanteur « . Ce n’est pas une mince affaire. Le tournage d’un tel clip aura besoin de trois semaines, au minimum. Il y aura un peu plus de trois cent figurants, quelque quatre-vingt chameaux et autant de chevaux. Un travail gigantesque qui prouve encore une fois que Takfarinas paie cher pour des œuvre de haute facture. Ce ne sont certainement pas les tournées allemande, suisse et prochainement britannique et chinoise qui vont démentir une telle réalité. Arrivé enfin, le chanteur nous propose carrément d’aller avec lui à Tiexeraïne au lieu de faire l’interview. Cela d’autant que la télévision nationale prépare un reportage sur lui sur place et ce, pour la première fois de sa carrière.  » Vous allez voir ce que c’est un village kabyle à Alger « , dit-il sur un air toujours spontané. Celui qu’il a toujours utilisé. Parce que Takfarinas de tous les jours n’est pas forcément celui qu’on voit sur scène. Des images un peu particulières apparaissent, cependant, chez lui même dans sa vie ordinaire. L’on distingue notamment ses vêtements toujours faits sur mesure. Un jean et des baskets d’adolescent qui donnent à l’artiste l’allure toujours jeune malgré ses 47 ans.

Direction Tixeraïne

Le principe étant retenu, Takfarinas nous invite à partir avec lui dans sa propre voiture. Bien sûr que nous avons accepté l’offre. Dans son 4×4 Vitara décapotable, Takfarinas met un décor typiquement berbère. Le signe fétiche des Imazighen est sur tous les coins de la voiture. Du porte-clef aux auto-collants. Un des anciens tubes de Matoub sert aussi d’accompagnateur au chanteur.  » J’aime beaucoup Lounès « , justifie-t-il. C’était d’ailleurs l’occasion de raconter le passage du chantre de l’amazighité à Tixeraïne au milieu des années 1980.  » Un voisin m’avait sollicité pour lui animer une fête. J’avais refusé parce que, tout simplement, je n’anime pas les fêtes familiales. Je l’avais mis en contact avec Matoub. Il avait déjeuné chez moi. Lorsque je l’avais rencontré en France, il m’avait taquiné en me disant : H’sen, j’ai découvert ton gîte ! « . L’anecdote est révélatrice des liens qui unissaient les deux hommes. Ce genre de discussion a animé le trajet. H’sen, de son vrai nom, aime beaucoup parler de son village et des gens qui l’habitent. Ils les aiment bien. Eux aussi.A quelques kilomètres du centre de la capitale, nous entamons une route étroite, poussiéreuse et surtout sinueuse. A quelques exceptions près — il ne manque en fait que la montagne — on se croirait dans un village d’Akbou ou d’Aït Yenni. Des figuiers et des figues de barbarie se côtoient. Inséparables. L’architecture du lieu ressemble également à l’ancien village kabyle. Il l’est en fait. Seuls les immatriculations de voitures indiquent que nous sommes à Alger. En quelques secondes, notre guide du jour nous raconte l’histoire de cette bourgade. Un cheikh, Mohand, est le propriétaire des terrains du village. Il en donne à tous ceux qui veulent y habiter, à condition de ne pas le vendre par la suite. Le cheikh en question est en fait un ancien gendre de Cheikh Aheddad. La pression de l’administration coloniale le poussa à se réfugier ici. L’histoire est longue, mais à l’image des autres résidents et natifs de la région, Takfarinas la connaît et croit en la bénédiction et la protection des  » saints des lieux « . Son entrée au village constitue une surprise. Certains ne l’ont même pas reconnu sur le champ. Normal, puisque l’enfant terrible du quartier n’est pas revenu depuis maintenant une quinzaine d’années. » Azul fellawen « . C’est la formule que le chanteur utilise systématiquement à chaque fois qu’il aperçoit un groupe de personnes dans un des coins du village. On accourt de partout. H’sen est là. On veut tous le voir.

Aseqamu, source d’inspiration

Première destination, le cœur du village. Le centre. Une sorte de terrasse qui fait face à la mosquée. Les gens d’ici l’appellent tout bonnement Taddart. Le lieu ressemble effectivement à Tajmaât des villages kabyles. Autour, ce sont des ruelles semblables à celles décrites dans La grande maison de Mohamed Dib ou Les Chemins qui montent de Mouloud Feraoun. Très étroites, ces rues en disent long sur les relations entre les familles. Takfarinas connaît, bien sûr, tous les coins et recoins du village. C’est ici qu’il a grandi. Il se souvient même des moindres détails et anecdotes des évènements vécus dans le village dans son enfance.C’est justement sur cette placette, qui a réuni les enfants de Tixeraïne autour de son fils, que l’artiste a commencé à gratter, à l’âge de six ans, sa première guitare. C’était Saïd Ahmed n’Boujemâa, que Dieu ait son âme, qui m’avait offert la première guitare « , se souvient-il. Un quadragénaire nous demandait même si Ahcène sait que celui qui lui avait offert sa première guitare est décédé. L’homme est content d’apprendre que malgré la renommée, son voisin n’a pas oublié et prend toujours les nouvelles de Taddart. La place grouille de monde. On vient de partout. On s’appelle même sur le portable pour annoncer la nouvelle à ceux qui sont absents.  » Tu sais qui est là ? C’est Ahcène « , entend-t-on partout. Les gens d’ici appellent rarement leur idole Takfarinas. Il s’appelle Mohand ou Hcène. C’est selon. Les plus jeunes ne le connaissent même pas. Ils ne connaissent de lui que Takfarinas. Celui qu’ils voient à la télé ou écoutent dans les cassettes et CD. C’est tout.  » C’est la première fois que je le vois « , dit un adolescent qui nous apprend qu’il vient de rater une fête pour voir la vedette kabyle. On se bouscule pour voir Ahcène. C’est la course à la prise de photos. Un brouhaha général s’est créé autour de la place du village. Ceux, et surtout celles, qui ne peuvent pas approcher regardent à partir des balcons avoisinants. Les gosses courent chez eux, d’abord pour donner l’information et puis pour ramener qui une ancienne photo qui un papier ou tout simplement un des CD du chanteur pour recevoir l’autographe de Tak. Les anciens amis, eux, se remémorent les moments passés ensemble.  » Tu te souviens ? « , lui disent ses amis et Tak répond toujours par un  » bien sûr que si  » et rajoute généralement un autre détail. “Celui qui a oublié ses origines ne connaîtra jamais sa destination « , lance le chanteur à ses voisins d’antan pour leur dire qu’il n’a rien oublié. Il ne les a pas oubliés. La randonnée se poursuit dans le village et à chaque coin, ce sont d’autres retrouvailles et d’autres embrassades. Tout le monde est content. L’artiste en premier.

La bénédiction du père et du village

Takfarinas se souvient qu’à l’achat de sa première guitare, son père était bien content de voir son fils devenir chanteur. Ce n’était pas la règle chez les Kabyles de l’époque. Bien au contraire, il était interdit de chanter. Les parents demandaient à leurs enfants d’aller à l’école. Mais pas le père de Tak. Ce dernier demandait, au contraire, à son fils s’il avait bien gratté sa guitare. Il n’y avait pas que cela. Des amis du village ont participé à la création de l’épopée Takfarinas.  » Ils m’avaient demandé d’aller à la radio sous peine de m’exclure du village « , se souvient-il encore, avant de dire que  » c’est grâce aux enfants de mon village et aux Algériens qui j’ai connu la consécration. Ce sont eux qui m’ont confirmé. Je n’aurais jamais réussi en Occident si ce n’était les gens de mon pays. Cela me réconforte et me donne de la volonté « .A discuter avec certains dignitaires de Tixeraïne, on comprend à quel point la réussite de Ahcène Zermani (son nom complet) n’aurait pas été possible sans la volonté.  » Celui que vous voyez aujourd’hui sur les chaînes de télévision de l’Occident n’est pas venu du néant. Il habitait dans une baraque avec son père là haut, sur les hauteurs du village. Ils possédaient un cheval blanc. Le gars a une volonté de fer. C’est notre fierté « , dira Ouahab, un quinquagénaire, ancien compagnon du chanteur.  » Fierté « . Voilà justement le leitmotiv qui revient dans la bouche de tous ceux qu’on accostés dans ce village déshérité. Les habitants du hameau ne possèdent rien, en réalité. Ils son juste fiers d’avoir l’un des véritables ambassadeurs de l’Algérie issu de leur village. Cela leur suffit largement, eux qui n’ont rien d’autre.

Une tournée nationale pour 2006 ?

Revenant sur sa carrière, Takfarinas nous emmène dans des temps lointains lorsqu’il fît ses premiers pas dans la chanson. Beaucoup de souvenirs restent encore gravés dans sa mémoire. Certains l’ont même marqué. A vie. Il ne veut même pas les raconter. C’est le cas par exemple du spectacle mémorable de la Coupole d’ Alger. Le chanteur ne veut même pas en entendre parler. Pourtant, en cette soirée de 1991, devant des milliers de spectateurs et alors que le spectacle passait en direct à la télé, on annonçait qu’une bombe est quelque part dans la salle. Le concert a eu lieu, mais c’était une fausse alerte. On voulait saborder l’évènement. Sa réussite en valait le coup ! Aborder l’évènement aujourd’hui semble plutôt naturel pour l’artiste qui semble être quelque peu gêné à chaque fois que le sujet d’une tournée nationale revient. Il aimerait tant la faire. Mais…Le sujet était déjà sur toutes les lèvres il y a de cela une année. Tout était prévu pour cet été. Mais la mauvaise programmation des responsables de la culture dans notre pays en a voulu autrement. L’artiste s’indigne que l’on ramène des chanteurs étrangers et qu’on trouve les moyens de les payer. Mais pas lui et d’autres artistes algériens. Il nous informera que le projet de sa tournée pour 2006 est approuvé par le ministère de la Culture. Il reste à trouver les sources de financement. Chose apparemment ardue puisque pour un tel évènement, Takfarinas doit mobiliser 45 musiciens, 80 choristes et une armée de techniciens. La qualité de son travail en vaut la peine. C’est un professionnel. Une qualité qui manque terriblement chez nous.Mais en attendant de retrouver ses compatriotes dans son pays, l’interprète de la célèbre Way Telha peut se consacrer aux tournées mondiales. Après l’Allemagne et la Suisse, Londres va l’accueillir pour le 25 septembre. Le spectacle était programmé pour le mois de juillet, mais les attentats terroristes ont voulu qu’il soit reporté. La prochaine destination sera la Chine où une tournée est à l’étude. Le Paris-Bercy aussi.En attendant tout cela, Takfarinas savoure encore les quelques minutes qui lui reste à passer au village pour cette journée particulière. Il profite pour revoir le maximum de personnes. Les  » anciens  » surtout. Il ne connaît pas les jeunes. Eux non plus. Avant de quitter le village, Takfarinas salue tout le monde. Il s’est frayé difficilement un chemin parmi la foule.  » Je vous remercie « , lance-il devant chaque groupe de villageois. Il doit toujours s’arrêter pour saluer les retardataires.  » Bon courage à toi, Mohand « , lui disent-il.  » Nous sommes fiers de toi « , crie un homme d’un certain âge.  » Je suis honoré « , répond l’artiste, visiblement ému de cet accueil chaleureux et spontané. Comme le chanteur est aussi un croyant, il nous invite à ingurgiter des gorgées d’eau de la fontaine de Tiqesray, située à la sortie du village.  » C’est la fontaine de cheikh Mohand et de ses descendants. Son eau est diététique. Elle a de la baraka. Je m’y ressource à chaque fois que je passe par là « , expliquera Takfarinas qui précisera qu’il ne pourra jamais oublier ses racines. Ce n’est qu’une fois ce devoir accompli que nous avons quitté le village de Tixeraïne. En cours de route encore, notre guide du jour nous apprendra qu’il était le seul toléré au village à discuter avec les jeunes filles lorsque l’occasion lui était donnée de venir. Il est à part. C’est donc une journée mémorable qui venait de se terminer. Mémorable l’est surtout pour les habitants de Tixeraïne qui viennent de revoir le voisin, l’ami et le cousin après quinze ans d’absence. Quinze ans durant lesquelles Takfarinas a atteint les sommets de la musique. Il s’est frayé un chemin dans un terrain réservé spécialement aux Occidentaux. L’épopée Takfarinas se poursuit. Elle est loin d’être terminée…

Ali B.

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