Le développement est tributaire de la paix

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Dans quelle mesure les prix du pétrole pratiqués actuellement sur le marché mondial — et qui caracolent depuis plusieurs mois au-dessus de la barre des 50 dollars le baril — peuvent-ils influer sur la marche de l’économie algérienne et comment cette nouvelle donne intégrera-t-elle les rendez-vous politiques de l’automne prochain (référendum sur charte pour la paix et la réconciliation nationale et élections partielles en Kabylie) ? Cette question s’impose logiquement du fait que, en théorie, le gouvernement et particulièrement le président de la République, disposent, ici, d’une marge de manœuvre financière qui permettrait d’encadrer économiquement les engagements politiques qu’ils ont contractés avec les Algériens. En, terme terre à terre, les gouvernants semblent aborder ces échéances avec “l’assurance que donne l’argent”. Et comment en serait-il autrement lorsqu’il s’agit de négocier des virages déterminants dans la vie de la nation ? Le pays a la chance d’engranger 40 milliards de dollars par an et les lois de finances de ces dix dernières années ont été élaborées sur la base de 19 dollars le baril. Il se retrouve ainsi dans une situation d’aisance matérialisée par des réserves de change de l’ordre de 50 milliards de dollars à la fin de 2005. Sur la base de ces données, le gouvernement a dégagé en sus de la loi de finances de l’année en cours, une enveloppe de 10 milliards de dollars par an, reconductible sur cinq ans, pour la mise en place d’un plan de soutien à la croissance économique. Ce dernier a pour ambition de pérenniser la croissance positive du PIB que l’Algérie a enregistré au cours de ces cinq dernières années. Or, nous savons qu’en réalité cette croissance n’est tirée que par les recettes pétrolières et, secondairement, par la production agricole lorsque la pluviosité est au rendez-vous. Ces deux paramètres prennent souvent, l’aspect de variables aléatoires du fait de la fluctuation des marchés mondiaux de l’énergie et des caprices de la nature qui font peser sur notre agriculture la menace d’une sécheresse cyclique. C’est pourquoi la composante des recettes fiscales qui participent à l’élaboration de la loi de finances était majoritairement issue de la fiscalité pétrolière. Ce n’est que ces dernières années qu’elle commence à régresser au-dessous de 50%. Le secteur de l’économie informelle, par sa non-fiscalisation, contribue lui aussi à cette aberration.Le souci des autorités financières du pays a été, depuis cinq ans, de diversifier les ressources fiscales pour sortir de la dépendance étouffante du secteur énergétique. Et c’est en utilisant à bon escient l’argent du pétrole que l’on pourra fouetter quelque peu les autres activités de l’économie nationale. Le secteur énergétique lui-même demeure, à vrai dire, prisonnier des anciens schémas d’exportation de brut.Aujourd’hui, des pays importateurs de pétrole nous vendent des produits finis issus de la pétrochimie ! C’est dire le retard que l’Algérie accuse dans ce secteur névralgique. Un pays nouvellement pétrolier comme l’Angola passera bientôt à une production de 2 millions de barils par jour, alors que l’Algérie, ancien pays de l’OPEP, considère que c’est une prouesse d’atteindre le cap de 1,5 million de barils par jour en 2006. Sans doute, la nouvelle loi sur les hydrocarbures votée, il y a quelques mois par le Parlement — en multipliant les intervenants et en facilitant les conditions d’investissements étrangers dans ce domaine — pourra-t-elle redynamiser la première source de devises du pays.Les réformes de l’administration, de la justice, de l’école et de l’économie que le président Bouteflika projette de mettre en œuvre sont, en grande partie, tributaires de l’usage qui sera fait de l’importante manne pétrolière que ne cesse d’engranger le pays. La loi de finances complémentaire adoptée cet été a pour objectif de redynamiser le développement local en corrigeant certains déséquilibres régionaux flagrants. Dans la foulée du dialogue arch-gouvernement, la Kabylie bénéficie d’une enveloppe financière importance même si les détails par secteurs et par wilayas ne sont pas encore communiqués dans le détail. Avec des taux de chômage dépassant les 30% de la population active et des conditions de vie très difficiles induites par l’arrêt des investissements, les habitants de la région se sentent légitimement frustrés devant l’étalage des richesses d’une frange de la société, y compris des rentiers de l’euro. Les phénomènes du suicide et du banditisme y ont atteint des proportions alarmantes que la région n’avait jamais connues auparavant. Malgré ses spécificités culturelles et son farouche attachement à son identité, la Kabylie est aussi socialement et économiquement marginalisée.Au chapitre de la réconciliation nationale, les Algériens ne peuvent que souscrire à ce qui peut paraître comme un truisme : pas de développement sans paix. Le président Bouteflika vient de rappeler à Sétif que cette paix ne se fera pas à n’importe quel prix, et surtout pas par le moyen de l’amnistie générale. C’est à cette occasion qu’il a exclu, du même coup, la possibilité de l’amnistie fiscale revendiquée par certains cercles maffieux depuis quelques années.La mise en œuvre du plan national de soutien à la croissance — d’un montant jamais égalé depuis l’indépendance du pays — ne peut, à l’évidence, se faire si l’Algérie continue à être prise en otage par des considérations politiques propres aux années 1990. Et pourtant, ce plan de développement est impératif pour la mise à niveau de notre économie en prévision de l’entrée en vigueur imminente de l’accord d’association avec l’Europe et en prévision aussi de l’entrée de l’Algérie au sein de l’OMC.Déjà, avant qu’on en arrive là, le concentré de tomate d’importation a réussi à fermer 7 entreprises algériennes de fabrication de concentré. Dans les vergers d’El Tarf et de Annaba, à défaut de vouloir céder la tomate à 2 DA le kilo, les agriculteurs l’on jetée dans les oueds. Nous savons les dégâts occasionnés par l’importation du textile chinois sur nos ateliers de fabrication. de même, nous avons appris la semaine passée que des raffineries de sucre risquent de licencier leurs travailleurs suite à une concurrence féroce que la mondialisation peut rendre loyale. Ces problèmes et beaucoup d’autres encore, liés au monde du travail et à l’économie, exigent une intelligence accrue dans l’utilisation des ressources et un sens de la prospective qui sache dépasser les écueils politiques sécrétés par une conjoncture particulière de notre histoire.

Amar Naït Messaoud

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