Interview express avec Benjamin Stora : « C’est la Résistance algérienne qui a chassé les colons »

Dans une brève interview, et avec beaucoup d’amabilité l’historien Benjamin Stora s’est épanché à la Dépêche de Kabylie pour évoquer sans détours certains points de l’action du général De Gaulle en Algérie.

La Dépêche de Kabylie : A son arrivée au pouvoir, De Gaulle prêchait l’Algérie française, du moins officiellement. A quel moment et quelles raisons précises ont métamorphosé le général pour que sa politique algérienne vire à l’autodétermination ?

Benjamin Stora : Plusieurs raisons expliquent ce glissement progressif. D’abord, la poursuite de la résistance algérienne. En dépit du terrible “Plan Challe», visant à briser les katibas de l’ALN, les maquis sont toujours là. Et il y a l’armée aux frontières, au Maroc et en Algérie (près de 100 00O hommes), et la puissance de la Fédération de France du FLN (près de 130 000 cotisants). Et, aussi, existe l’isolement de la France au plan international, condamné régulièrement à l’ONU. Enfin, l’opinion publique française demande la fin de cette guerre, car près de 400 000 soldats français se trouvent en Algérie, et la durée du service militaire est quelquefois de trente mois. Tous ses facteurs poussent De Gaulle à changer de position.

Selon son proche biographe, Alain Peyrefitte en l’occurrence, De gaulle aurait dit un jour qu’il ne souhait pas voir un jour son village baptisé ; Colombey-Les-Deux-Mosqués. L’islam est-il, donc, un élément déterminant dans les plans du général pour faire sonner le glas de l’Algérie française ?

C’est un des éléments, mais pas le plus essentiel. De Gaulle expliquait qu’avec l’intégration complète de l’Algérie à la France, c’est à dire la citoyenneté pleine pour les personnes de culture et de religion islamique, la France pouvait compter trente millions de musulmans dans les années 2000, ce qui serait une force démographique et politique. Mais, fondamentalement, il s’agissait de redéfinir les rapports de la France avec l’Algérie, sur le plan économique et culturel, en essayant de conserver l’influence de la France, tout en quittant formellement l’Algérie. Ce que l’on a appelé à l’époque une forme de gestion néo-coloniale pour l’Afrique. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi pour l’Algérie, qui a, par exemple, nationalisé le gaz et le pétrole en 1971.

Selon vous, quelle est la part des manoeuvres de la CIA et de l’ONU dans les choix du général ?

Le poids de la politique internationale est considérable. Mais les Américains, tout comme les Soviétiques à ce moment, poussaient pour une redéfinition des rapports de force mondiaux face aux deux anciens Empires déclinants, la France et la Grande Bretagne. On a vu se dessiner ce  » nouveau monde  » géo- polique au moment de l’expédition de Suez en 1956, au moment où les anglos-israélo-français n’ont pas pu rester en Egypte sous la pression politique des Américains et des Soviétiques. De Gaulle savait qu’il fallait réadapter la politique extérieure française, en tentant de se tenir à mi distance des deux grands blocs.

Interview réalisée par Tarik Djerroud