Suspendu à haute altitude entre trois communes, Ouzellaguen, Akbou, Chellata, Ighil Oumced ne dépend en réalité que de cette dernière. Mercredi 28 juillet 2005. L’équipe dirigée par Belkacem Haouchine y fit escale. Au tour du village d’être immortalisé sur écran. Cette fois, Haouchine ne fit aucun geste pour faire au chauffeur, une halte au cours du chemin. Le terminus enfin après une longue route tout en lacets sinueux imposant l’ascension soutenue et interminable. Mais, en réalité — car ce sont les détours continus qui donnent l’impression — le trajet n’est pas long. Le véhicule gare dans un semblant de placette. Deux ou trois boutiques. Alors que l’équipe sort le matériel, curiosité oblige, une foule de badauds se forme. Un court trajet et l’on se retrouve devant une sorte de tunnel avec, en son milieu, une large porte en bois. C’est la véritable entrée du village. Un village que nous ne tardâmes pas à découvrir grand (5 000 âmes y vivent, nous explique-t-on) et qui semble pourtant une immense maison sur laquelle se referme cette porte-sortie, dirait-on d’une très vieille carte postale. « Je veux parler à des vieilles », dit Haouchine. Les gens du village lui ramènent deux, aussi vieilles que le temps, le dos voûté sous le poids des années, les visages dessinés en ligne d’une carte de géographie. Belkacem Haouchine leur explique ce qui est attendu d’elles. Esprit très vif, elles saisirent vite et entrèrent dans le jeu et se révélèrent de bonnes actrices. Bien entendu, la scène sera rejouée à plusieurs reprises mais le réalisateur dira enfin : « Impeccable ». D’autant que d’autres vieilles, puis jeunes et moins jeunes, complétèrent sans qu’ils soient préparés, les tableaux. Au naturel. La vie tout simplement. Dans sa simplicité. La fin du tunnel conduit à l’ensemble du village. « Une vraie Casbah », fit remarquer quelqu’un. Les ruelles sont en couloirs, parfois carrément des escaliers, si étroits avec de part et d’autres des maisons qu’un étranger au village s’y perdrait au premiers pa. Un vrai labyrinthe. Gigantesque. On finit quand même par aboutir à un espace libre. Haouchine fit un signe, Nourredine le cameraman installe son matériel. La montagne en face est de grande importance pour les fins du documentaire. La grotte qu’elle contient a servi d’abri au commandant Mira durant deux jours. C’est à un vieux d’être interviewé. « Le village a été, une fois de plus, encerclé. Deux jours après seulement, en passant par hasard à côté de la grotte, que des habitants du village découvrirent le secrétaire général du commandant Mira mort. Le commandant était à l’intérieur de la grotte ». La foule, emboîtant le pas à l’équipe, se retrouva à la maison de la défunte Fadhma Ibalaidène. Toute délabrée. Là, aussi, un témoignage sur le vif. Amarouche Yahia dira : « Le 1er Novembre 1954, elle (Fadhma) a pris contact avec les moudjahidine. Jusqu’en 1959, elle n’arrêta pas d’activer. A sa belle-fille et à ses petits-enfants, aucun droit n’a été accordé. Ses petits-enfants sont grands et ils n’ont même pas de demeure décente. C’est taddart qui les prend, en partie, en charge. Sa bru végète avec le malheureux salaire de 3 000 DA qu’elle gagne en travaillant à l’école du village. » A l’école du hameau, une image inoubliable sera donnée sur l’hospitalité des villageois d’Ighil Oumced. On atterrit dans une maison, celle de Adjaoud Lakri. Elles sont huit filles en comptant leur défunte sœur. Lakri n’a jamais été mariée. Leur frère est chahid, le premier martyr du village, précise-t-on. Adjaoud Ahmed, recherché par les Français depuis 1953. Mort le 1er mai 1956 à Ighil Oumced. Le premier à Ighil Oumced, le deuxième du douar Chellata après Makhlouf Chennit, décédé entre Felden et Ighil Oumced. Lakri raconte : « Un jour, ils nous ont encerclés. Il y avait la femme du commandant Mira. Fadhma le connaissait. Alors que l’épouse du commandant était souvent chez nous, elle était chez Fadhma cette nuit-là. Fadhma a dit aux soldats français que celle-ci était sa bru, la femme à Omar ». Lakri enchaîne : « Le commandant Mira a laissé ses papiers, l’argent et il voulait sortir alors du village, chose ardue. On le retrouvera dans la grotte ». Une autre vieille s’interposa. Elle s’appelle Rachdi Fatima. « Fadhma était notre chef. Elle nous faisait accomplir les tâches nécessaires au profit des frères. Je me rappelle qu’en 1959, elle a enlevé un fusil à un harki. Elle n’avait pas peur. Elle fut capturée la nuit. A laissé après sa mort son fils Omar. L’autre, Md-Chérif est mort avant ». Ouzellaguen Md-Chérif interviendra dans la série des témoignages : « Elle venait souvent ici, surtout depuis qu’ils y avaient ramené trois femmes. Smaïl Mira venait aussi souvent, sa mère aussi. Cette chambre, il n’y a pas un moudjahid qui n’y est pas entré. » Le petit cortège atteint une crête surplombant toute la vallée d’Akbou. Une vue généreuse. Un poste de garde des plus sûrs. « Le lieu s’appelle Tighilt. C’était Marsa (un lieu culturel). Autrefois on y organisait anzar », remarqua un habitant d’Ighil Oumced. Juché sur le petit balcon, Benmouhoub Slimane parlera au réalisateur : « Une brave femme que Fadhma. Elle entrait avec nous aux refuges. Y travaillait au même titre que les hommes. Elle s’occupait du lavage de vêtements, d’en débrouiller aussi, de les raccommoder, de préparer à manger, d’en faire l’acheminement. Et ses tâches aussi de responsable. Emprisonné, je ne la reverrai point ». Matchmoutch Md Améziane enchaînera : « Quand Fadhma a été découverte, il y avait avis d’affichage. Deux de Felden morts, Iaichouchen blessé. On a enterré les morts. Le capitaine nous a rassemblés pour nous dire : « Ce que vous avez déjà fait, on l’oublie, mais tenez-vous dorénavant ». Ils ont pris Fadhma. A-t-elle été « vendue » ? Ont-ils trouvé des papiers sur elle ? Ils l’ont emmenée à Azaghar. Ce qu’ils lui ont fait subir était affreux ». Mission accomplie pour le réalisateur et son équipe. Descente sur Akbou. Ce qui mériterait d’être ajouté c’est que Ighil Oumced contient un site archéologique inédit, reconnu par les comptes-rendus de la circonscription archéologique de Béjaïa, soutenu par les savantes observations de spécialistes de l’Institut archéologique de l’université d’Alger. Le site est situé entre le chemin de wilaya n° 159 et la piste menant au chef-lieu d’Ighil Oumced. Il est à une douzaine de kilomètres par voie routière, de la ville d’Akbou où sont localisées les ruines de l’antique ville Ausum. Des vestiges ont été découverts sur le site en question : morceaux d’architraves, fragments de céramique, une sorte de pilon (génération très éloignée), fragments de tuiles, pierres taillées, pierres funéraires, statue… L’association Géhimab dont le siège est à l’université de Béjaïa a en collaboration avec l’association Amsed du village tenté de protéger les preuves les plus irréfutables de l’existence de ce site et de maintenir intacts la conscience et l’intérêt de la population. Ighil Oumced, un village, une page de l’histoire algérienne, la vraie, la nôtre.
Taos Yettou
