Les terres moissonnées de la région de Souk El Khemis s’apprêtent, dès cette mi-septembre, à la prochaine campagne labours-semailles d’une façon inégale. Certaines, la minorité ont reçu les travaux de labour juste après la récolte de blé. Cela a permis d’enfouir les chaumes qui deviendront une riche fumure dès les premiers orages ; d’autres parcelles ont vu leurs chaumes livrés en pâture au bétail des semi-nomades (achaâba) venant des Hauts Plateaux de M’sila pour louer les terres du Tell.
Cette différence de traitement se traduit en surface par un contraste dans l’aspect et la couleur de la terre. La terre retournée montre en relief ses mottes noires ou brunâtres à côté de larges étendues ocres dont la surface est fortement tassée par les troupeaux d’ovins.
De proche en proche, de petites maisons fraîchement peintes parsèment les petits mamelons au-dessus des exploitations agricoles. Ce sont les demeures rurales construites avec le soutien de l’État. Elles confèrent un aspect diapré à l’environnement naguère uniforme dans lesquelles elles s’incrustent.
À la sortie nord-ouest de Aïn Bessem, nous prenons le chemin de wilaya 125, puis le n°15 qui traversent les terrains agricoles des ex-domaines Lamri Boudjemaâ et Hamzaouia. Terres céréalières par excellence, les buttes qui les surplombent à Rouabaïa, Aïn Chellal et Aïn Amar sont de couleur ocre uniforme excluant toute forme de verdure.
Seuls les chaumes ayant survécu aux dernières moissons témoignent d’une activité agricole commune à l’ensemble de la population de la région. Les petites poches de verdure sont représentées par les petites parcelles plantées en arbres fruitiers dans le cadre du FNRDA. Ouled Serine est le dernier hameau que nous rencontrons sur la route avant d’aborder l’agglomération de Souk El Khemis.
Cette dernière se présente en petit village d’allure ancienne où l’on déniche cependant, ça et là quelques maisons modernes en construction. La seule animation qui se fait sentir est celle qui prévaut devant le siège de la mairie où une file humaine s’est formée depuis neuf heures du matin. Ce sont, apprendrons-nous plus tard, des citoyens qui tiennent à se faire recevoir par le président de l’APC pour lui exposer les différents problèmes que vivent les foyers et la jeunesse de Souk El Khemis. L’autre regroupement à l’intérieur du hall de la mairie a lieu devant le guichet de l’état civil. Avec la rentrée scolaire, ce sont des centaines de citoyens qui poireautent ainsi chaque jour, pour se faire délivrer, qui un extrait de naissance, qui une fiche familiale et d’autres des attestations de non activité salariale leur faisant ouvrir droit à la prime scolaire.
Dans ce chef-lieu où manquent le travail, le commerce et les services, vivent environ 4 000 habitants, soit un peu moins d’un tiers de la population totale de la commune. La seule distraction à la portée des jeunes et des adultes étant la fréquentation des cafés. Ceux qui arrivent à se payer une virée à Aïn Bessem ou Bouira sont considérés comme des privilégiés.
La région de Souk El Khemis, situé 50 km au sud-ouest du chef-lieu de la wilaya de Bouira, appartient au système montagneux de l’Atlas blidéen et forme une entité historique, celle de Soufflat-Meténane, anciennes tribus dont les prolongements dans l’actualité valent leur pesant de données sociologiques impérissables. La première tribu renvoie au nom d’un cours d’eau, le Soufflat, qui prend naissance à Aïn Berbère dans la commune de Khabouzia (700 m d’altitude) et qui fait jonction avec Oued Djemaâ au niveau de la localité Boulerbah, sur la RN 5, pour renforcer, quelques kilomètres plus loin, le cours de l’Isser. La seconde tribu, Meténane, désigne un ancien aârch voisin de Maghraoua et Harchaoua.
Une zone agropastorale à la recherche de son destin
La masse de buttes et de collines plus ou moins abruptes se présente sous une forme cohérente et ramassée, limitée par la plaine des Aribs, le sillon de l’Oued Lakhal et la vallée de Oued Djemaâ.
Dans la région de Meténane et Soufflat, on vit l’appartenance à la terre comme un amour fétiche que les mots ne peuvent expliquer totalement. Cette zone agropastorale tire ses revenus et sa raison d’être de cette terre dont la propriété est trop morcelée ; et, fait qui complique davantage les choses, les titres de propriété sont très rares. Ceux qui ne possèdent pas ce fameux document, et ils sont la majorité n’ouvrent naturellement pas droit aux subventions de l’État. Le système de l’indivision et l’absence de dévolutions successorales handicapent grandement les possibilités de la mise en exploitation de milliers d’hectares de terre fertile. Une véritable impasse. Les marges de manœuvre prévues par la législation en la matière, à savoir les certificats de possession délivrés par l’APC et les actes notariés se heurtent souvent, dès la phase d’affichage et de publicité à une levée de boucliers faisant intervenir les lointains et proches parents pour émettre leur opposition à la délivrance de tels documents pour les citoyens et les paysans qui en ont vraiment besoin, particulièrement dans le dispositif d’aide au logement rural. C’est le cercle vicieux de la bureaucratie, de la jalousie et du clanisme animés par les proches parents installés en ville. Ces obstacles obstruent les voies d’accession à la propriété par succession, partage ou héritage. Pendant les longues années d’insécurité des dizaines de familles ont abandonné terres et foyers pour aller s’entasser dans des taudis à la banlieue d’Alger. Même avec le retour de la paix, des dizaines de familles demeurent encore dans ces banlieues algéroises après avoir bradé au milieu des années 1990, meubles et troupeaux. Quelques propriétaires exilés en ville avaient loué leurs terres à ceux qui sont restés sur les lieux. On y pratique souvent de la céréaliculture même si le relief, plutôt accidenté ne s’y prête que très peu et malgré l’état d’épuisement d’un sol rarement travaillé selon les normes techniques (engraissement, fumure, défoncement,…).
La surface agricole utile (SAU) de la daïra de Souk El Khemis est évaluée à 4 819 ha dont plus de la moitié est exploitée en céréales. Les terres de parcours et de pâturage s’étendent sur 3 814 ha, tandis que les terres forestières sont estimées à 775 ha (massif de Hellala). Sur les rives du cours de Soufflat, sont pratiquées quelques cultures maraîchères sous forme de petits jardins irrigués avec les puits qui s’alignent le long des berges. Une centaine d’hectares pour toute la daïra, ce qui est loin de refléter les potentialités réelles de la zone. L’olivier, élevé en gradins ou sur des versants abrupts, occupe environ 200 ha et le population semble prendre goût à cet arbre qui, d’ordinaire, était l’ ‘’apanage’’ de la région nord de Bouira. Les nouvelles plantations en olivier vont bientôt fournir leurs premiers fruits. Des fellahs commencent déjà à se poser la question sur la destination à donner à leur future production, sachant que la plupart des huileries sont situées au nord et à l’est de la wilaya. Quant au figuier, il est très peu représenté. Les statistiques établissent sa superficie à 40 ha jusqu’au milieu des années 2 000. Il se distribue en petits lots devant les maisons, les granges ou les hangars. Cette année, la production de figues semble intéressante même si le système de commercialisation demeure fort artisanal (des corbeilles ou de petites caissettes montées dans les fourgons de transport de voyageurs à destination de Aïn Bessem ou Bir Ghebalou.
Les séquelles des années de braises
La décennie d’insécurité a laissé des traces dans la région. Rien qu’à voir ce qu’est devenue la belle pinède de Meténane- de futaie fière, bien portante et productrice de bois, elle est passée à un simple maquis rabougris-, l’on peut se faire une idée de la dureté des années 1990 sous ces latitudes.
Les monts Hellala et Sidi Makhlouf qui clôturent l’ancien aârch de Meténane par le nord et qui étaient des éléments importants du décor et de l’environnement ont été réduits pendant les années chaudes du terrorisme à des refuges et des zones de repli pour activistes islamistes. L’activité subversive a commencé ici en même temps que dans la commune limitrophe, Zbarbar ; c’était à la fin de l’année 1992. Le CW 125 desservant Ouled Sidi Yahia, Ouled Madani, Beni Mecil et Ouled Makhlouf était considéré comme une ‘’zone libérée’’ avec l’ensemble des massifs, pistes et hameaux voisins. Ces derniers ont été désertés par les populations vers des cieux plus ‘’cléments’’ sur le plan sécuritaire ; car, sur le plan social, la misère les poursuit partout et particulièrement dans les ceintures de pauvreté et de promiscuité qui se sont créées autour des banlieues d’Alger.
Le massif de Hellala, ayant subi d’intenses bombardements pendant plusieurs années, voit sa face défigurée et son matériel végétal réduit à néant. La pinède de 1600 ha qui trônait sur les versants de Oued Soufflat n’est maintenant que l’ombre d’elle-même. Tout l’environnement et tous les aspects de la vie ont été bouleversés par les événements douloureux de la fin du dernier siècle. Au début des années 2000, le taux d’accroissement démographique a décrû pour évoluer en croissance négative vu le dépeuplement ayant touché les bourgades de la région suite à la dégradation de la situation sécuritaire et à la pression du chômage. Ce n’est qu’au cours de ces dernières années qu’un semblant de vie a repris ses droits sur ces buttes livrées trop longtemps au silence et à l’abandon.
El Madjène, la Zaouia et le ‘’métier’’ de chômeur
La daïra de Souk El Khemis a sous sa tutelle deux communes : Souk El Khemis et El Mokrani. S’agissant de cette dernière commune, appelée jadi El Madjène, en dehors de l’immeuble abritant le siège de la mairie, le reste des constructions est le symbole même de la précarité et de la pauvreté. Pour tous ses besoins, le village a recours à Souk El Khemis et Aïn Bessem. Le commerce rudimentaire est réduit à quelques échoppes ou épiceries faisant face à la mairie et ne proposant que très peu de marchandises aux clients.
Après El Mokrani, un chemin vicinal traverse l’Oued Soufflat sur un pont étroit et se dirige vers un village réputé pour sa zaouïa que les adeptes du mysticisme et les âmes angoissées ne manquent pas de visiter au moins une fois par an. Ces visiteurs venaient naguère même des wilayas éloignées pour apaiser leurs inquiétudes existentielles ou pour se faire traiter pour une pathologie particulière (stérilité impuissance, ensorcellement,…). Cependant, dès l’apparition du terrorisme, le flux de visiteurs a enregistré une régression régulière jusqu’à l’abandon total au milieu des années 1990. Tous les traitements furent interrompus et la bourgade avait fini par prendre l’aspect d’un no man’s land pendant une dizaine d’années.
Le silence de la Zaouia de Sidi Salem a commencé à peine à se rompre à partir de 2004
De l’autre côté de l’oued, le hameau des Houadchia fait face au chef-lieu d’El Mokrani. L’aspect le plus remarquable de ce versant de Draâ Snober est le tracé encore en place des anciennes banquettes réalisées par le service des Eaux et Forêts au cours des années 1970. Elles sont en forme de rampes et suivent les courbes de niveau.
On y a planté de l’amandier, de l’olivier et du figuier. Seulement, l’état actuel des arbres montre que ces vergers ne sont pas entretenus. Les emplois salariés crées dans les villes au cours des années quatre-vingt, du siècle dernier, vinrent détourner la population paysanne des efforts devant valoriser un tel capital.
» Il ne reste plus rien des investissements réalisés à l’époque de Boumediene. Même l’insécurité c’était à nous, en tant que citoyens résistants, qu’incomba le devoir de l’éradiquer. Je vous assure que, aujourd’hui, elle est devenue un simple souvenir ; mauvais souvenir, dois-je préciser. Quant à la situation sociale de la population, je vous apprends qu’ici, il n’y a qu’un seul ‘’métier’’ : c’est le chômage. Plus de la moitié de la population active ne travaille pas. Ne vous fiez surtout pas aux chiffres que vous donne l’administration « , dira avec une rage à peine contenue cet enseignant qui dit ne pas croire à la vertu de l’augmentation des salaires des enseignants puisque “tout relèvement de salaire est suivi et handicapé par une augmentation disproportionnée des prix des marchandises”.
Amar Naït Messaoud
