L’éminente professeur et écrivaine américaine Ruth Simmons, qui a réalisé d’excellents ouvrages sur les œuvres d’Aimé Césaire et de David Diop, souligne en parlant de ce dernier : «Qu’il s’agisse d’un poème qui exprime son amour respetueux de la femme africaine, ou d’une attaque cinglante contre l’impérialisme et de l’inhumanité yankee, qu’il s’agisse d’une attaque mordante contre le noir assimilationniste ou d’un appel émouvant à l’action, la voix de David Diop est infailliblement celle d’un poète africain qui plaide pour la cause de son peuple».
Par Hadjira Oulbachir:
Les poètes africains sautent les frontières, brisent les tabous et revendiquent haut et fort leur adhésion au mouvement de négritude à l’instar des pères fondateurs de la poésie et de l’engagement que sont Aimé Césaire ou Léopold Sedar Senghor. Le colonialisme dépassé l’africain subit alors d’autres misères ; des coups d’états et des génocides au racisme en passant par des guerres dévastatrices, les poètes condamnent ceux qui sont à l’origine de la misère africaine et stigmatisent l’appétit du pouvoir des uns et des autres.
A la révolte dans la poésie de David Diop, se mêle la passion, la sensibilité la maturité et la maitrise du verbe plein d’émotions, d’amour, de colère, traversée de part et d’autre par la beauté des mots qui racontent l’Afrique comme dans ce poème, Afrique mon Afrique, qui témoigne de la grandeur d’esprit d’un poète qui chante le continent qui habite son âme ;
Afrique, mon Afrique
Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales
Afrique que chante ma grand-mère
Au bord de son fleuve lointain
Je ne t’ai jamais connue
Mais mon regard est plein de ton sang…
En effet, David Léon Mandéssi Diop, de son vrai nom, est né en France un certain 9 juillet 1927 dans la ville de Bordeaux, d’une mère camerounaise et d’un père sénégalais. Très jeune, il se passionne pour la littérature et met ses pas dans les traces poétiques de Senghor qui était son professeur. Après des études de médecine, il se découvre une passion pour la littérature, obtient une licence et retourne au Sénégal pour enseigner dans un lycée. Ses premiers poèmes sont publiés aux éditions Présence africaine en 1956 dans un recueil intitulé Les coups de pilon, un recueil hommage, rendu à tous les africains et d’abord la femme africaine « belles fortes et fécondes que le système colonial a rendu victimes ou corrompues». Poète et militant rebelle, anticolonialiste radical, comme beaucoup d’autres intellectuels africains de son époque, il rejoint le collège de Kindia en Guinée indépendante du président Sékou Touré considéré à l’époque comme syndicaliste convaincu et héros de la décolonisation. David Diop voit poindre la certitude, la solidarité et la liberté pour tous les peuples d’Afrique ayant subit les souffrances de la colonisation, il l’écrit avec le souffle de l’espérance et de la douceur qui anime sa poésie,
Afrique, dis-moi Afrique
Est-ce donc toi ce dos qui se courbe
Et se couche sous le poids de l’humilité
Ce dos tremblant à zébrures rouges
Qui dit oui au fouet sur les routes de midi
Alors gravement une voix me répondit
Fils impétueux, cet arbre robuste et jeune
Cet arbre là
Splendidement seul au milieu des fleurs
Blanches et fanées
C’est l’Afrique, ton Afrique qui repousse
Repousse patiemment obstinément
Et dont les fruits ont peu à peu
L’amère saveur de la liberté.
L’Afrique éternelle
Que ce soit le poème «un blanc m’a dit…» «cri de révolte décrivant les horreurs de l’esclavage» ou «les vautours» qu’il muselle avec le «tam-tam de la joie aux milieu de feu de liberté», «Défi à la force», «toi mon frère au visage de peur et d’angoisse, relève-toi et crie, non !» Ou les africains qu’il considère comme des valets du colonialisme dans Le renégat, David Diop, vrai dans ses convictions, fidèle à son engagement, aspire également à la paix et la sérénité ;
«Je sais que tout est à refaire
Mais le poète rêve aussi de paix de l’âme…
Le poète décède avec son épouse le 29 aout 1960 dans un crash d’avion au large des côtes du Sénégal au retour d’un voyage. Il laisse un unique recueil Coups de pilon de 17 poèmes et 8 autres retrouvés après sa mort. Les autres manuscrits disparaissent avec lui dans l’accident.
David Mandéssi Diop est considéré aujourd’hui, plus que jamais, comme le plus grand militant pour les libertés des peuples africains, qui ne se contentait pas seulement d’exprimer son engagement dans ses écrits. Il le fait savoir à son ami Alioune Diop, défenseur des cultures africaines et fondateur des éditions Présence africaines : «Je pars pour la Guinée au début de la semaine prochaine…il est des cas où celui qui se prétend intellectuel ne doit plus se contenter de vœux pieux et de déclaration d’intention mais donner à ses écrits un prolongement concret…»
La maison des écrivains de Dakar porte le nom de David Mandéssi Diop.
H. O.
