Le testament d'adieu

L’homme était grand et, de son vivant, il a sillonné le monde entier pour porter la voix de l’Algérie. Premier président du GPRA, Ferhat Abbas avait une connaissance parfaite des hommes et des rouages de la politique. Pharmacien de formation, ce natif de Taher, dans la wilaya de Jijel, a vécu dans sa chair les affres du colonialisme et les dérives de l’indépendance. Assimilationniste puis indépendantiste, les idéaux de justice, de liberté et de progrès étaient ancrés dans ses veines qu’il ne lâcha jamais même au de-là la mort !

De ses œuvres écrites on connaissait, Le jeune algérien (1931), La nuit coloniale (1962), Autopsie d’une guerre (1980) et finalement L’indépendance confisquée (1984) et, cependant, l’homme n’a pas dit son dernier mot ; au soir de sa vie, dit-il, il avait rédigé son dernier livre politique qui résonne, ajoute-t-il, comme « Un adieu à l’Algérie, à mes amis maghrébins et à tous ceux que j’ai aimés et servis durant ma longue carrière». Cet ouvrage porte désormais le titre «Demain se lèvera le jour», dernière phrase d’un limpide testament d’outre-tombe de 170 pages, publié aux éditions Alger-Livres.

Rédigé du haut de ses quatre vingt ans, pendant ses années passées en résidence surveillée sous le régime de Boumediene, cet ultime ouvrage regorge de sérénité mêlée à un souci majeur : l’avenir de l’Algérie et la prospérité des algériens. Autant qu’il est le reflet d’un homme qui dégage un mélange de devoir accompli et trace la voie aux jeunes générations, transmettant «la foi dans le passé et l’espérance dans l’avenir», son leitmotiv pour remettre le pays sur les rails du progrès.

Rejetant, tour à tour, la religion marxiste et le capitalisme sauvage, Ferhat Abbas se déclare intimement, algérien qui se nourrit de ses racines tout en restant ouvert aux nouveautés d’un monde en constante évolution.

Message d’un homme mis au repos par la force des circonstances, sa plume reste néanmoins alerte et tranchante. «On ne gouverne pas sans le peuple, sans gouverner contre lui», sonne comme une charge contre les totalitarismes et d’ajouter avec lucidité: «De toute évidence, la démocratie et l’étude des sciences ne sauraient se concevoir sans libertés d’expression et d’opinion. Les droits de l’Homme sont l’aile de l’Humanité. C’est par eux que les changements interviennent, pour le plus grand bonheur de l’homme».

Par ce testament, Ferhat Abbas signe un attachement ombilical avec son peuple et le pays qui l’a vu naître, même au de-là la mort. «C’est en Algérie que je me sens vivre et c’est dans mon pays que je souhaite mourir», écrivit-il pour marquer définitivement une osmose réelle avec ses attaches, même en demeurant à quelques pieds sous terre.

Tarik Djerroud