Le dur pari de la réhabilitation

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C’est un dispositif destiné à aider les jeunes à s’investir dans le domaine de l’agriculture et de l’élevage par le biais de crédits bonifiés

La création de nouvelles exploitations agricoles et d’élevage décidée par le ministère de l’Agriculture en février dernier, suppose aussi l’extension de la surface agricole utile par le truchement de la viabilisation des terres en friche.

Ces dernières, telles que visées par l’instruction interministérielle signée en février dernier, par le ministre de l’Agriculture et le ministre de l’Intérieur, sont à identifier parmi les terres relevant de la propriété privée de l’Etat et de la propriété privée particulière. C’est un dispositif destiné à aider les jeunes à s’investir dans le domaine de l’agriculture et de l’élevage par le biais de crédits bonifiés.

La volonté de mettre en valeur des terres en friche, abandonnées, non travaillées, est une occasion de revenir sur la valeur agrologique des terres algériennes et du processus d’appauvrissement qui les grève depuis quelques années.

En effet, la couche arable du sol- celle censée servir de substrat aux cultures annuelles ou pérennes- ne cesse de subir les contrecoups d’une gestion peu rationnelle de la ressource foncière. En tout cas, le processus de perte des terres arables et fertiles due au phénomène d’érosion tend de plus en plus à prendre des proportions inquiétantes dans notre pays. La désertification par l’avancée des sables étant un autre phénomène qui, joint à l’action de l’érosion traditionnelle induite par les eaux de ruissellement, conduit à la réduction drastique des terres de valeur. En outre, la perte de plus en plus substantielle d’un capital irremplaçable qu’est le sol fait poser une sérieuse hypothèque sur la vie en zone rurale : terrains agricoles, terres forestières, certaines infrastructures de base et des équipements publics.

Selon les différentes zones écologiques, les étages bioclimatiques (aride, semi-aride, sub-humide, humide) et la géomorphologie des diverses régions de l’Algérie, le travail destructeur de l’érosion prend un rythme et amplitude différente.

Inquiétant processus d’érosion

Pendant longtemps, les efforts des pouvoirs publics pour lutter contre la perte des sols étaient concentrés sur les zones menacés directement par la désertification, à savoir les régions steppiques des Hauts Plateaux. D’où le lancement, au début des années 1970, du projet de barrage vert allant d’El Bayadh à Tébessa. Des actions d’envergure étaient initiées dans le cadre de cette ceinture biologique (reboisements, arboriculture fruitière, améliorations pastorales, infrastructures de desserte,…). Cependant les résultats sont des plus maigres. Cela est dû à un manque de coordination avec les populations locales dont la sociologie et le mode de vie sont purement pastoraux. Les zones de parcours (pâturages sauvages) sont des espaces ‘’sacrés’’ qu’on ne pouvait pas fermer impunément par la mise en place d’autres cultures qui excluraient l’élevage ovin. Les deux logiques qui se sont affrontées sur le terrain ont fini par avoir raison des efforts des pouvoirs publics tendant à ‘’moderniser’’ l’occupation et l’exploitation des espaces steppiques.

Depuis une dizaine d’années, le phénomène des pertes du sol se sont aggravés en touchant des territoires du nord du pays jusque-là épargnées. De proche en proche, des monticules se dénudent, des versants s’offrent à l’action destructrice de l’eau et du vent et des volumes importants de terre arable se retrouvent dans les plaines alluvionnaires ou au…fond de certains ouvrages hydrauliques (retenues, barrages) sous forme de vase. La dégradation de l’environnement est devenue une réalité inquiétante qui risque de neutraliser tous les efforts de la collectivité si une stratégie efficace n’est pas développée pour la stabilisation des sols et la protection des ressources naturelles.

Les conséquences du déboisement n’ont jamais été aussi visibles qu’au cours de ces dix dernières années. La presse rapporte régulièrement de tous les coins du pays les informations relatives aux inondations et éboulements qui touchent les villes et les routes. La route nationale n°5 (Alger-Constantine), au niveau des gorges de Lakhdaria, et la route nationale n°1 (Blida-Médéa), dans les gorges de la Chiffa, ont été obstruées à plusieurs reprises par des chutes de gros blocs déboulant à toute vitesse sur un terrain qui a perdu son ciment naturel, la végétation.

Ce genre de catastrophes dues à des coulées de boue et à la chute de gros blocs dévalant en chute libre les versants de montagnes est récemment connu dans notre pays, c’est-à-dire en depuis les grands dégâts de déforestation qui ont commencé en 1994.

Le sol, en s’exposant au phénomène de dénudation, finit par perdre son pouvoir régulateur du régime des eaux. Il voit, du même coup, ses capacités de filtration réduites à néant, ce qui aboutit à une torrentialité accrue de l’écoulement des eaux créant des inondations au niveau des villes et des villages. Ce dernier phénomène est, bien sûr, aggravé par les constructions illicites sur les zones inondables des berges, pourtant officiellement déclarées non constructibles.

L’arrachage des matériaux solides, et particulièrement les limons, par l’action de l’érosion est aussi à l’origine de l’envasement des barrages, ce qui, à la longue, réduira fortement leur capacité de rétention comme c’est la cas pour le barrage du Ksob, touchant les wilayas de Bordj Bou Arréridj et M’sila. A ce propos, on ne peut que se réjouir de l’esprit de prospective et de l’Agence nationale des barrages et transferts (ANBT) qui a fait mener des études sur la protection des bassins versants des nouveaux barrages construits depuis 2005 (Ben Haroun, Koudiat Acerdoune,…).

1000 ans pour reconstituer 2 cm de sol !

La dénudation du sol, particulièrement sur les versants déclives, entraîne plusieurs phénomènes en cascades : dérèglement du régime de l’écoulement des eaux (inondations), tarissement des sources de résurgence, diminution de l’offre fourragère dans les pâturages naturels, envasement des barrages d’eau et réduction des produits ligneux (bois et liège) et sous-produits forestiers (plantes médicinales, aromatiques, tanin…).

A l’échelle de la planète, les calculs des experts en géologie et en agronomie établissent des pertes de terres fertiles de l’ordre de 25 milliards de tonnes de sol par an. Il importe de savoir qu’il faut quelque 1000 ans pour en reconstituer deux centimètres d’épaisseur. On peut donc considérer que la terre perdue par l’action de l’érosion l’est presque définitivement. Toutes les actions de l’homme tendant à réparer cette calamité ne pourront, dans les meilleurs des cas, que légèrement atténuer l’ampleur du désastre. De toutes les formes d’érosion, c’est celle des eaux courantes que l’on connaît le mieux. On l’appelle érosion pluviale, provenant de la pluie, ou érosion fluviale, causée par les eaux courantes. L’érosion va du ruisseau d’eau de pluie qui serpente quelques minutes à la surface d’un tas de sable, jusqu’au fleuve qui ronge ses barrages, en passant par le torrent de montagne qui peut arracher à son lit, d’un seul coup, des centaines de mètres cubes de matériaux solides. Le ravinement se produit lors de fortes averses sur les terrains mal protégés ou carrément dénudés. En faisant disparaître les meilleurs éléments minéraux et la couche organique du sol, le ravinement stérilise le sol et déstabilise sa structure. Ce climat agressif devient plus dangereux lorsque des pluies torrentielles atteignent les 30 mm par 24 heures ou bien 20 mm en 2 heures de temps.

Ce genre d’averse a déjà occasionné au cours de ces dernières années, des dégâts dans plusieurs wilayas du pays (pertes humaines, perte de cheptels, destructions d’habitations et autres infrastructures).

Cependant, les espaces qui souffrent le plus du phénomène d’érosion demeurent sans aucun doute les terrains agricoles situés sur les versants des montagnes, aux piémonts ou sur les collines modérées. Des terrains céréaliers sont affectés par un ravinement irrémédiable qui porte un coup fatal à leur fertilité par la disparition de la couche arable supposée contenir le maximum d’éléments nutritifs. Ainsi, les rendements, pendant les années où le phénomène de sécheresse n’est pas signalé ne dépassent guère les 12 à 15 quintaux à l’hectare. Il faut dire ici que l’inadaptation des méthodes culturales a joué un mauvais tour pour les agriculteurs : céréales sur des terrains trop pentus, labours dans le sens perpendiculaire des courbes de niveau,…etc.

Les eaux se déversant sur les terrains agricoles sont acheminées par le système de torrent. Ce dernier constitue un organisme élémentaire qui concentre et évacue sur les fortes pentes des montagnes les eaux provenant des pluies ou de la fonte des neiges. Il ne travaille pas de manière continue parce qu’il n’est pas alimenté régulièrement. Dans la partie supérieure, le bassin de réception du torrent se présente en forme d’amphithéâtre ou demi entonnoir. Il est formé et sans cesse agrandi par les eaux de ruissellement qui creusent sur les pentes des rigoles convergentes en érodant la roche. Dans la partie médiane, le chenal d’écoulement est formé par un défilé aux fortes pentes et aux versants raides. C’est par le chenal que se fait l’évacuation des eaux concentrées dans le bassin de réception et de tous les matériaux solides qu’elles transportent provenant du creusement du bassin de réception. Lorsqu’il se produit une réduction du volume de l’eau à évacuer, les eaux ne peuvent plus transporter la charge solide ; les éléments les plus lourds se déposent dans le chenal d’écoulement, les pierrailles et graviers étant seuls entraînés.

Dans la partie inférieure du torrent, la pente diminue brusquement à la rencontre du fond de la vallée principale. De plus, alors que la masse des matériaux à transporter ne cesse d’augmenter de l’amont vers l’aval du chenal, le débit liquide n’augmente pas. Aussi, cette section est considérée comme zone d’accumulation : le torrent dépose les matériaux qu’il charrie en formant un cône de déjection à profil transversal convexe. Les eaux, au sortir du chenal d’écoulement, s’y divisent en bras instables à la surface du cône et s’y infiltrent en partie.

En Algérie, la lutte contre l’érosion des sols est une mission confiée à l’administration des forêts. La politique inhérente à cet axe majeur de son activité est menée principalement à travers les actions de reboisements, de fixation de berges et de corrections torrentielles par le dispositif des gabions. Pratiquement tous les programmes de développement de cette administration prennent en charge ce volet important. Cependant, au vu de l’immensité du territoire et du rythme de l’érosion et de la désertification, les actions de protection des sols et de réhabilitation des terres devient une tâche complexe qui devrait mobiliser des moyens conséquents et des compétences à la mesure des défis.

Amar Naït Messaoud

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