Youcef Merahi à la Dépêche de Kabylie – " La télévision amazighe (TV4) ne reflète pas le vécu de notre réalité sociale "

Youcef Merahi, Secrétaire général du Haut commisssariat à l’amazighité HCA, évoque dans cet entretien plusieurs sujets liés à l’actualité entourant la donne amazighe. Les médias, notamment les médias lourds, les attaques répétées contre des figures de proue du combat et du domaine de la recherche amazighe, sont évoqués dans cet entetien

Propos recueillis par : M. Mouloudj

La Dépêche de Kabylie : A la lecture du thème  » les médias, la langue officielle et les langues maternelles en Algérie : entre prééminence et résistance. Cas de tamazight « , on a l’impression que les instruments dont dispose tamazight actuellement ne convaincs pas. Quel est votre commentaire ?

Youcef Merahi : Mon commentaire est très simple. En effet, les instruments dont dispose Tamazight ne sont pas convaincants du fait de l’absence de volonté de faire aboutir ce dossier, notamment par certains départements ministériels.

Nous aurions pu faire mieux et plus, si justement cette volonté existait. Il y a sept wilayas qui ont vu l’enseignement de Tamazight s’arrêter sans que le secteur concerné ne prenne la peine d’y remédier, malgré les demandes réitérées du HCA. Le déni fait à l’encontre des prénoms amazighs par les communes algériennes est un autre élément qui vient étayer notre propos. La télévision amazighe (TV4) ne reflète pas le vécu de notre réalité sociale. L’aspect folklorique est dominant.

De plus, ce mass média doit disposer totalement de l’habillage de la langue pour lequel il a été créé ; ce n’est pas le cas actuellement. Les services publics financent des journaux, y compris en langue française, sauf pour Tamazight.

Quelle est cette raison logique et objective qui ne permet pas la mise en place d’un journal amaziphone sur fonds publics ? Je ne la vois pas personnellement.

Je peux multiplier ainsi les exemples probants qui attestent que Tamazight(langue, culture, enseignement…) est encore orpheline dans son pays. Pour aller de l’avant, il faut le concours de tous les ministères, un concours franc, volontariste et audacieux.

Si ces instruments, radio et télévision, ne répondent pas aux attentes de tamazight, que préconise le HCA pour y remédier?

Ces deux instruments, comme vous dites, doivent impérativement répondre aux attentes et à la demande de l’amazighité. Ces instruments sont publics ; de ce fait, ils doivent mettre en application les textes en la matière.

Je ne vois pas pourquoi je ne me reconnaitrai pas dans TV4 ; sauf si celle-ci ne prend pas en charge correctement l’aspect amazigh de sa mission. Ces deux médias n’existent que parce qu’il y a une demande, une attente et un besoin de la part des amazighs.

Le HCA ne demande rien d’autre à ces médias, et notamment à TV4, que la satisfaction des missions pour lesquels ils sont là. Le cas échéant, ils ne seront que des porte-voix sans écho. Si la population n’adhère pas à un programme télévisuel, cette chaine doit disparaitre ou évoluer.

Est-ce les médias qui ne répondent pas aux attentes de tamazight ou sont-ils soumis à des pressions délibérées qui font que ces mêmes médias dispensent un autre service public au profit de tamazight ?

Je ne sais pas s’ils sont soumis à des pressions délibérées. Je suis tenté de le croire. Comme je suis tenté de croire que le passif bureaucratique joue encore son rôle néfaste. L’accord doit être logique. Ces médias sont créés pour accomplir une mission de service public, rien d’autre. TV4 est une chaine amazighe. De ce fait, elle doit refléter tous les aspects de l’amazighité dans son ensemble, afin d’établir un dialogue social et par là pérenniser la langue et la culture amazighes. Comme c’est le rôle de l’école de faire de cette langue un outil de connaissance qui doit réconcilier l’Algérien avec son passé.

Que la télévision me montre, et montre aux autres, qui je suis, ce que je suis, comment je suis. Dans tous les domaines de mon vécu social amazigh. Je ne veux rien d’autre. Ceux qui ont une autre vision sont dépassés par les événements. L’histoire va dans le sens de la promotion libre de Tamazight. Et non pas le contraire !

Pourquoi au fait  » des langues maternelles pour le thème ?

C’est un grand débat. Langues maternelles, parce qu’il est question de ces langues (chaoui, kabyle, chenoui, targui, m’zabi…) qui sont encore à la traîne. Et de langue première, ces langues se retrouvent par le fait de l’école algérienne comme langue troisième. C’est tout cela qu’il faut corriger.

Dans votre discours d’ouverture du colloque, vous avez dit que  » nous sommes contre ceux qui utilisent la langue arabe contre tamazight afin de la casser « , reconnaissez vous l’existence d’une dualité tout de même entre la triptyque identitaire ?

Bien sûr, que nous sommes contre ceux qui utilisent l’Arabe pour casser le Tamazight ; car c’est mettre en confrontation deux segments d’une même identité. Il ne faut pas qu’il y ait une dualité dans le sens de l’opposition. Il faut aller vers la complémentarité.

Le triptyque identitaire chez nous doit avoir les contours d’un triangle équilatéral pour que l’algérianité soit totale, féconde et combative. Aujourd’hui, nous assistons à un déséquilibre, dans le sens où Tamazight demeure à la traîne. L’Algérie est capable d’aller très loin dans cette quête identitaire ; l’Algérien ne sera que plus en phase avec lui-même.

La haine de soi est un venin qui perturbe la qualité de vie de nos concitoyens. Il est grand temps d’offrir à l’Amazighité dans les textes législatifs et autres, dans la réalité de notre vécu, dans nos rêves et nos ambitions les moyens définitifs de son épanouissement. Etre ainsi l’exemple au niveau du Maghreb et des autres pays où existent des langues minorées.

Vous avez dit aussi que  » lorsqu’on stigmatise une identité on s’attend à des réactions « , pouvez -vous être plus explicite quant à ces réactions ?

Oui, la stigmatisation ne génère qu’une réaction encore plus violente. Nous assistons à ce phénomène à l’encontre de l’Amazighité de la part des uns et des autres. Nous recevons des conseils, vicieux à mon sens, alors que ces conseilleurs eux-mêmes se complaisent dans leur sommeil intellectuel.

Nous ne voulons pas de la haine de soi. Quand on extrait la kabylité de l’algérianté sciemment et à dessein, je dis qu’un pas est franchi vers la subversion. Tous les Algériens avertis doivent réagir, pas seulement l’amazigh, afin de contrer ces dérives qui n’ont de sens que l’idéologie orientée de leur auteur. Mouloud Mammeri est un repère identitaire fondamental pour nous. Comme l’est Mohamed Dib. Kateb Yacine.

Malek Haddad. Mostefa Lacheraf. Mouloud feraoun. Abdelkader Djeghloul, et tant d’autres. Abdelkader. Massinissa. El Mokrani. Amirouche. Ben M’hidi. Zighout. Souidani Boudjema, et tant d’autres, le sont tout autant. L’Algérie est riche de ses repères identitaires et nul n’a le droit de nier l’un ou l’autre. Et que les esprits aigris et torturés se taisent à jamais !

Récemment un écrivain, inconnu du grand public, Tahar Benaicha, pour ne pas le nommer, s’est attaqué d’une manière effrontée à Mouloud Mammeri, quel est aussi votre commentaire à ce sujet ?

Ces attaques sont légions. Ce monsieur n’aurait pas dû prendre à partie un illustre personnage comme Mouloud Mammeri qui a eu à subir les foudres de l’ostracisme, des idées nationalistes sectaires et du rejet institutionnel. Que Mammeri repose en paix ! Il nous a légué un travail scientifique conséquent que lui reconnaissent ses pairs. Alors celui-là ou celui-là comme dit la chanson, ils sont loin du compte. Les pauvres ! Il faut les plaindre.

Répondre dans le sens de prouver le contraire de ce que ceux-là avancent n’est-il pas une manière de se justifier ?

Non, je ne me justifie pas. Je réponds à des détracteurs, en élevant le niveau. Nous ne jouons pas une fable. C’est la réalité. Si l’on se tait, n’est-ce pas une manière de leur donner raison. Il faut au contraire répondre, répondre… jusqu’à ce que l’oreille la plus sourde nous entende.

Pour une première, des élèves ont été conviés à assister aux travaux du colloque. Un mot dans ce sens ?

En effet, nous avons convié une classe de lycée à assister aux journées d’étude pour une raison pragmatique : Nous travaillons pour les générations à venir. Cette génération, nos enfants, auront à prendre l’Algérie en main demain. Autant les impliquer de suite pour éviter les errements que nous avons connus. Cette génération est éveillée, belle et saine. Il faut aller dans son sens. Demain ne sera que meilleur !

M. M.