Lotfi Benbahmed, président de l’Ordre national des pharmaciens – "Le marché du médicament souffre d’une absence d’organisation"

Le président de l’Ordre national des pharmaciens, le Dr Lotfi Benbahmed et le Dr Amir Touafek, vice-président chargé de l’industrie, étaient les invités jeudi d’El Moudjahid, dans le cadre d’une conférence-débat axée sur la politique du médicament

Le Dr Lotfi Benbahmed, souligne en évoquant la production du médicament que l’on n’est pas dans un pareil cas de figure dans le cas d’une production ordinaire. Nous sommes dans un monde régulé administré qui doit obéir impérativement à de bonnes pratiques.

Commencer par le commencement

Lorsque l’on veut aussi parler d’industrie pharmaceutique, note l’orateur, il est nécessaire de commencer par le commencement, c’est-à-dire jeter les véritables bases d’une industrie pharmaceutique, insister sur la formation, mettre en place des procédures, créer un pont entre l’université et le monde économique, porter ses efforts sur la recherche-développement. Le président de l’Ordre relève le paradoxe qui caractérise la profession en affirmant que l’on forme beaucoup de pharmaciens et pourtant il y a un manque de pharmaciens, sur le marché. La politique pour le secteur doit se caractériser par une plus grande lisibilité et une plus grande traçabilité note l’orateur.

Des phénomènes qui existent

Le Dr Benbahmed évoque alors là les problèmes inhérents à cette absence de traçabilité en rappelant le trafic de psychotropes, les produits pharmaceutiques mal distribués, des produits mal stockés. Ce sont des phénomènes qui existent. Il faut donc y mettre de l’ordre, surtout que l’on se trouve à ce niveau face à des problématiques de santé publique qui doivent amener une révision de la loi sanitaire qui date des années 80, et dont il convient d’assurer la mise à niveau, avec la participation de toutes les compétences. Les ordres médicaux (pharmacie, médecine, chirurgie-dentaire), doivent, selon M. Benbahmed, jouer un rôle important dans cette mise à niveau. Il y a nécessité aussi de faire participer la société. Les ordres, fait remarquer l’orateur, sont des instruments d’autorégulation.

Une pharmacie pour 5. 000 habitants

En évoquant la couverture pharmaceutique, le Dr Benbahmed relève que la répartition géographique, (une pharmacie pour 5. 000 habitants) a permis d’assurer une couverture optimale du territoire national. Le président de l’Ordre dénonce les installations d’officines pharmaceutiques non réglementaires qui se sont multipliées dans certaines wilayas, tendance qui tend à assimiler les pharmaciens à de simples commerçants qui, victimes d’une concurrence féroce, sont tentés pour certains à commettre des actes délictueux, toujours préjudiciables à la préservation de la santé publique (trafic de psychotropes, vente de médicaments sans ordonnance, importation illégale de médicaments et absence d’enregistrement). Les difficultés financières que peuvent rencontrer des pharmaciens ont un réel impact sur la disponibilité du médicament (difficulté d’approvisionnement, impossibilité de détenir l’ensemble des produits nécessaires aux malades, nomadisme des malades pour trouver les produits nécessaires à leur traitement). Selon le Dr Benbahmed, l’Ordre a proposé par ailleurs la cession à des jeunes pharmaciens sans emploi, de près de 1. 000 pharmacies ENDIMED passées sous tutelle du ministère de la Santé. Ces pharmacies seraient proposées en cession dans le cadre des dispositifs mis en place en faveur de l’emploi des jeunes. L’intérêt est que la plupart de ces officines se trouvent dans les zones déshéritées qui pourront bénéficier d’un service pharmaceutique de qualité.

Le pharmacien hospitalier : Le parent pauvre

Par ailleurs, le président de l’Ordre relève qu’au moment où les problématiques de gestion des produits pharmaceutiques se posent avec acuité dans notre système hospitalier (pénuries, gaspillage, produits périmés) paradoxalement, le pharmacien reste le parent pauvre de notre système de santé publique. Revalorisé et réhabilité dans ses fonctions, que le président de l’Ordre trouve nombreuses et complexes (gestion du médicament, hygiène hospitalière, laboratoire d’analyse, gaz médicaux) indispensables au fonctionnement des établissements hospitaliers, le pharmacien qui doit être l’unique responsable de l’activité pharmaceutique de l’établissement de soins, pourra assumer pleinement ses fonctions, est-il souligné. Le président de l’Ordre plaide par ailleurs pour des conditions de rémunération plus décentes. Ainsi, dit-il, des milliers de pharmaciens actuellement au chômage ou en formation pourraient être recrutés et affectés à l’ensemble des services médicaux des établissements hospitaliers (1 pharmacien pour chaque service).

L’environnement du médicament

Le Dr Benbahmed pose également un autre problème celui de l’exercice illégal de la biologie médicale dans les établissements publics et privés qui pose, dit-il, de sérieux problèmes pour la préservation de la santé publique.

De nombreux établissements (hôpitaux, cliniques privées) disposent de laboratoires d’analyses médicales sans la présence de pharmaciens ou de biologistes responsables sans compter, note l’orateur, que de nombreux cabinets médicaux et officines pharmaceutiques pratiquent des analyses médicales sans autorisation préalable du ministère de la Santé.

Sur les problématiques inhérentes à la mise en œuvre d’une politique pharmaceutique efficiente, le président de l’Ordre, déroule un grand nombre de propositions adressées aux pouvoirs publics.

Sur les problèmes de distribution où il souhaite que soit préservée l’activité essentielle du producteur qui consiste dans la fabrication et le développement de gammes de produits essentiels. Il est proposé également des dispositions incitatives qui permettront de maintenir la prédominance en termes d’intérêt pour l’activité de production sur celle de l’importation.

Appel à une plus grande professionnalisation

Le président de l’Ordre en appelle à une plus grande professionnalisation et l’établissement d’un cahier des charges en cadrant l’activité de distribution, la maîtrise de nouvelles technique à mettre au profit du développement de la production locale. Le président de l’Ordre souhaite qu’un bilan exhaustif permettant de situer la production locale soit établi (gammes et produits fabriqués, infrastructures, disponibles, projets en cours enregistrements déposés, l’encouragement de la production locale à travers des mesures concernant le foncier, le crédit bancaire, les marges, la fiscalité la formation, une plus grande diversification à travers des produits à forte valeur ajoutée, en adéquation avec les schémas thérapeutiques en vigueur et les problèmes de santé publiques en Algérie.

Qualité disponibilité accessibilité

Décrivant le marché du médicament, l’orateur souligne qu’il doit répondre à une triple exigence : qualité disponibilité accessibilité. S’agissant de la qualité le Dr Benbahmed note que l’existence d’un laboratoire de contrôle de la qualité fait que celle-ci est assurée. S’agissant de la contrefaçon, il faut, dit-il, rassurer le consommateur, l’Algérie en est relativement épargnée. L’achat de médicaments sur internet n’existe pas chez nous, ni auprès du marché parallèle. L’Algérie ne vit pas les problèmes que connaissent certains pays et nos voisins immédiats notamment, où le prix du médicament est extrêmement élevé face à l’absence d’une réelle politique de protection sociale, et notamment d’une prise en charge au niveau des organismes de sécurité sociale du prix du médicament à travers les remboursements.

Au Maroc, les prix des médicaments sont trois fois plus élevés que chez nous, note l’orateur.

La politique et son revers

Mais cette politique à son revers suggère le président de l’Ordre, puisqu’elle suscite une contrebande effrénée de médicaments aux frontières. Le médicament traverse les frontières, et mène jusqu’à des ruptures chez nous.

Le Dr Benbahmed, relève que si on avait laissé les professionnels faire leur métier dans la distribution, on se serait épargné ce type de problème. Sur le problème de la disponibilité l’orateur souligne qu’il ne faut pas rester dans une sorte de fatalité face à cette question. Est-ce qu’il y a pénurie de médicaments, le président de l’Ordre assure que non, ajoutant qu’il faut avoir une vision globale du marché qui a triplé voire quadruplé en quelques années.

1,6 milliard de dollars pour la facture à l’import

La facture de l’importation évaluée à 400 millions de dollars est à hauteur de 1,6 milliard de dollars aujourd’hui. Cette somme, par comparaison note le DrBenbahmed, équivaut au chiffre d’affaires réalisé par le premier opérateur de téléphonie mobile en Algérie.

Il faut donc relativiser. Les dépenses vont aller en augmentant à l’avenir car l’Algérie n’a pas assaini totalement les dépenses relevant des maladies anciennes et va devoir prendre en charge celles nouvelles, qui se rapportent aux maladies qui se propagent aujourd’hui. Elles étaient, il y a quelque temps encore l’apanage des pays développés (cancers, maladies liées à l’obésité l’Alzheimer, etc. ). Ce qui est important de mettre en place c’est une mise à niveau des instruments de régulation, note le président de l’Ordre qui estime que cette tâche est primordiale, car le marché du médicament souffre d’une absence d’organisation, de données statistiques, d’une lisibilité.

H. N.