La jeunesse face à l’impasse sociale – Quelles perspectives ?

Les différents mouvements de protestation initiés par les jeunes Algériens particulièrement depuis janvier 2011, c’est-à-dire en pleine révolte dans certains pays arabes qui a emporté les régimes en place, risquent, à défaut de solutions justes et radicales, de se prolonger dans le temps et de faire courir au pays le risque de déstabilisation qui équivaudra à un saut dans l’inconnu.

Ces protestations ne devraient en aucune manière, selon des observateurs avertis, passer par le compte ‘’pertes et profits’’ d’une comptabilité politique prompte à ordonner d’  » effacer tout pour recommencer « .

Ce serait, en tout cas, une fatale erreur politique de tourner la page en ne comptant que sur les mesures de soutien des prix à certains produits de large consommation et sur les dispositifs sociaux de création d’emplois (Ansej, CNAC, DAIP, ANEM,…etc. ). L’on se souvient que lorsqu’a repris, à l’été 2008, ses fonctions de Premier ministre, Ouyahia se pencha immédiatement sur le dossier de la jeunesse. Il n’avait pas manqué de mettre ce sujet sur la table à chaque examen d’un secteur ou sous-secteur de l’économie. Tout en se montrant inflexible quant au respect de l’ordre public et de la discipline, le Premier ministre avait alors fait part de son intention de faire redynamiser l’instrument du microcrédit accordé aux jeunes Algériens. La tendance à la mobilisation de ce type de financement pour créer de l’emploi chez les franges de la population qui en ont le plus besoin- à savoir les jeunes diplômés au chômage- avait de l’avis des concernés eux-mêmes et des observateurs de la scène économique du pays, connu un net recul depuis 2007. Ce mouvement de recul du micro-crédit était essentiellement lié à la réticence des banques de prendre en charge un financement qui manquerait de garanties de remboursement. C’est pourquoi, le Premier ministre avait réuni alors en séance de travail, les directeurs des différentes banques publiques afin de relancer les microcrédits destinés aux jeunes sans emploi. En tout cas, ce serait une véritable aberration que de soumettre ce genre de crédit- supposé bénéficier à des jeunes sans ressources- aux règles hypothécaires ou prudentielles développées par les banques à l’endroit de n’importe quel crédit d’investissement. Ce sont les mécanismes établissant une autre forme de solvabilité y compris par des assurances à donner par les pouvoirs publics, qu’il y a lieu d’imaginer pour éviter les blocages, mais aussi pour ne pas pénaliser les banques dont l’activité est censée obéir aux règles de la commercialité.

Par ailleurs, au sein des établissements financiers publics, les capacités d’imagination et de management devraient se mettre au diapason des nouvelles missions d’autant plus que des surliquidités sont signalées dans ces établissements depuis au moins trois ans, constituant un inutile capital dormant.

Sur un autre plan, les premiers actes de l’ouverture de notre économie sur les règles du marché ont montré les limites des formations scolaires, professionnelles et universitaires dispensées dans nos établissements. Le sommet des paradoxes pour un pays qui consacre le plus gros budget de la nation à l’éducation et à la formation est d’être contraint d’ ‘’importer’’ des ouvriers spécialisés et des contremaîtres de la lointaine Asie pour assurer le fonctionnement de certains chantiers confiés à des sociétés étrangères. Des entreprises privées algériennes dépensent des sommes faramineuses pour insérer des avis de recrutement dans la presse- et qui s’étalent parfois sur plusieurs semaines- relatifs à certains métiers censés être assurés par les centres de formation professionnelle. En vain. Les candidats existent en nombre suffisant, mais la compétence est la grande absente. Ainsi, des experts et des économistes voient dans le chômage sévissant en Algérie un phénomène fort spécifique qui ne résulte pas nécessairement de la saturation du marché de l’emploi, mais souvent d’un déficit manifeste de qualification.

Atout ou handicap ?

Depuis plus de deux décennies, la frange de la jeunesse est vue en Algérie plus comme un ‘’boulet’’ à coltiner laborieusement par la société qu’une chance par laquelle le pays est censé se développer. La féconde croissance démographique, les grandes interrogations liées à la transition économique, les peu louables performances de l’école, de l’université et des centres de formation, les nouveaux impératifs d’une mondialisation des économies exigeant compétitivité et esprit d’innovation, tous ces facteurs, disions-nous, se sont surajoutés au passif d’une gestion héritée du parti unique qui avait débouché l’impasse d’octobre 1988.

Ainsi, loin de prendre conscience d’une donnée, qui est réellement plus un atout qu’un handicap, les responsables qui se sont succédé à la tête du pays ont, le moins qu’on puisse dire, péché par manque d’attention, dans les différents programmes et dans la stratégie globale de développement du pays, à l’endroit de la jeunesse. Toutes les politiques et les initiatives qui auraient dû valoriser cette fougueuse énergie et l’enraciner dans les réalités culturelles et économiques de notre pays ont manifestement manqué de visibilité et de pertinence. Comme le constatent d’éminents analystes, tous les errements du populisme politique et de l’économie rentière ont eu pour principale victime la jeunesse de ce pays. L’illustration de cette déconvenue par la multiplication infernale des cas de ‘’harragas’’ en pleine embellie financière du pays n’est probablement que la partie visible de l’iceberg qui tangue au gré des promesses non tenues et des illusions savamment entretenues. De même, les cycles d’émeutes- dont on a connu le sommet lors du premier week-end de janvier 2011- ne se sont jamais arrêtés au cours des ces dernières années. Périmètre urbain, banlieue ou zone rurale, aucun espace n’est à l’abri de barricades, de mise à sac des biens publics ou privés ou de fermeture de mairie. Il ne se passe pas une journée sans que l’on signale qu’une mairie vient d’être fermée par la population, que la route nationale est coupée par des émeutiers, que des barricades sont dressées à l’entrée d’un quartier populaire. On en est même arrivé à des prises d’otage pour exprimer son ras-le-bol. Ceci pour ne parler que de la violence à caractère social portant sur des revendications plus ou moins précises. Car, si l’on s’arrête sur les actes de banditisme et de criminalité organisée, l’approche du problème devrait s’armer d’un outillage conceptuel multidisciplinaire pour espérer pénétrer les dédales de ces réalités sociales.

Au milieu de la décennie en cours, les jeunes et traditionnellement paisibles oasiens de Ouargla ont tout dévasté sur leur passage pour protester contre les ‘’marchands de la main-d’œuvre’’. Ceux de Djanet et Tamanrasset ont crié contre la misère dans l’un des déserts qui aurait pu devenir le plus fertile de la planète. La question est d’autant plus délicate dans certains quartiers des grandes villes ou dans des milieux de la campagne algérienne qu’elle finit par opposer des bandes entre elles dans des rixes-vendettas qui se transforment en véritable tragédie. La presse en a rapporté des dizaines au cours des semaines chaudes de juillet et août de cette année, y compris par les nuits de Ramadhan. Les horizons sociaux brumeux, la discutable performance de l’école et de ses valeurs culturelles et éducatives et la vacuité des instances sensées servir de régulation sociale ne peuvent que nourrir et faire remonter en surface toutes les frustrations et tous les désirs de vengeance sociale. Jusqu’à quant le pays continuera à se permettre de faire l’économie d’un débat et d’une étude sérieuse sur le secteur de la jeunesse dans une conjoncture où de grandes réformes sociales et économiques sont engagées dans le pays ?

Au sein de la frange majoritaire de la population algérienne, l’on admet de moins en moins que le monopole politique, la gérontocratie nourrie par ‘’la légitimité révolutionnaire’’ et la rente abritant une classe de ‘’médiocrates’’ puissent- par effet de force centrifuge- rejeter sur les bords de la culture et de l’économie les enfants de l’Algérie nouvelle.

Les nouveaux défis économiques, politiques et culturels auxquels doit faire face l’Algérie en ce début du 3e millénaire exigent d’extraire la jeunesse algérienne de la descente aux enfers des ‘’marchands de rêves’’ qui lui proposent de défendre des causes qui n’en sont pas.

Amar Naït Messaoud