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Entre rehaussement du niveau de vie et impératifs de l’aménagement du territoire

Quelle stratégie pour la politique de développement rural ?

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Outre le souci permanent de faire tendre l’économie agricole algérienne vers moins de dépendance vis-à-vis de l’extérieur en matière de produits de consommation domestique, donc vers plus de sécurité alimentaire, les pouvoirs publics tablent à juste raison sur le secteur de l’agriculture pour créer le plus d’emplois possible dans une conjoncture de tension sociale extrême du fait d’un chômage persistant affectant la grande partie de la jeunesse algérienne.

L’un des paradoxes les plus saillants de l’activité agricole dans notre pays est, d’une part, cette vocation tant vantée du territoire nationale le plaçant comme un espace fait pour l’agriculture et ces potentialités avérées pour lesquelles des sommes colossales de soutien publics ont été mobilisées, et d’autre part, le vieillissement de la population agricole directement versée dans le travail de la terre. Métier déprécié à l’extrême pour diverses raisons, dont les principales se trouvent être le souvenir du statut peu flatteur d’ouvrier agricole indigène sous la colonisation et la ‘’parasitage’’ de la rente pétrolière qui a relégué toutes les activités de production dans la zone la plus basse de l’échelle sociale. Ce n’est qu’au cours de ces dernières années, avec les programmes publics d’incitation aux métiers de l’agriculture et du monde rural qu’un timide rajeunissement de la population agricole a amorcé son départ. Ces programmes ont eu pour principaux points d’appui la facilitation de la politique de crédit à titre individuel- particulièrement dans les activités de l’élevage et de la collecte de lait cru- et l’adhésion des communautés et ménages ruraux projets de proximité de développement rural managés par les conservations des forêts des wilayas. Outre le souci permanent de faire tendre l’économie agricole algérienne vers moins de dépendance vis-à-vis de l’extérieur en matière de produits de consommation domestique, donc vers plus de sécurité alimentaire, les pouvoirs publics tablent à juste raison sur le secteur de l’agriculture pour créer le plus d’emplois possible dans une conjoncture de tension sociale extrême du fait d’un chômage persistant affectant la grande partie de la jeunesse algérienne. En effet, malgré le phénomène de mécanisation qui a touché l’ensemble des activités économiques, le travail de la terre demeure encore pourvoyeur de postes de travail aussi bien permanents que saisonniers ; cela, d’autant plus que, sur le plan de la diversification des cultures et de l’investissement dans des domaines non encore bien ‘’domestiqués’’ en Algérie, le terrain offre d’énormes possibilités d’emplois à condition que l’usage de la technicité soit favorisée comme facteur majeur de production et de durabilité de l’activité. Les horizons en matière d’emploi agricole pour les prochaines années sont d’abord ceux fixés dans la cadre du plan d’investissement public 2010-2014. Le secteur de l’agriculture compte créer un million d’emplois pendant cet intervalle de temps, soit approximativement 200 000 emplois par an. Ce sont les deux grands axes appelés renouveau agricole et renouveau rural- pièce maîtresse de la stratégie conçue par le ministère de tutelle depuis 2008- qui sont censés soutenir cet effort de création d’emplois dans un secteur où la vieillesse de la main-d’œuvre est une donnée irréfutable. Le renouvellement générationnelle commence à peine à s’opérer dans certaines activités et filières qui ont bénéficié de soutiens publics conséquents. En se réunissant l’année dernière avec les membres de la Commission nationale de développement rural, le ministre de l’Agriculture et du Développement rural a tenu à souligner que les projets de proximité de développement rural intégré constituent « un programme national qui vise à développer l’espace rural et à améliorer le niveau de vie de ses habitants. C’est un plan national anti-pauvreté ». Il précise, dans la foulée de ses explications, que « seuls les habitants des espaces ruraux ont le droit d’accéder aux projets de proximité ».

Des projets de proximité pour stabiliser le monde rural
La collaboration attendue de tous les secteurs intervenant dans le monde rural pour donner sa plénitude au concept d’intégration induit, du même coup, une multiplicité d’intervenant aussi bien dans l’inscription des programmes que de leur mise en œuvre sur le terrain. La synergie ainsi recherchée a été depuis le lancement des premiers projets de proximité en 2002, le cheval de bataille du ministère de l’Agriculture. Et c’est justement le point le plus complexe de l’articulation procédurale des projets de proximité du fait qu’elle implique et engage une kyrielle de secteurs d’activité qui n’ont pas tous la même vision du développement rural. S’agissant justement des différents acteurs intervenant dans le créneau du développement rural, M.Benaïssa soutient que la politique du renouveau rural s’inscrit dans « le décloisonnement sectoriel à l’effet de faire bénéficier à l’action de l’État le potentiel de synergie et de complémentarité entre les secteurs tout en mettant en avant le principe de la décentralisation des décisions et la dynamique des territoires au niveau de la commune ». Prolongeant les premiers projets de développement rural initiés depuis 2002, les PPDRI mobilisent en effet une multitude fonds et puisent dans la politique sectorielle de chaque département ministériel pour asseoir une logique de développement intégré et harmonieux dédié aux espaces de l’arrière-pays rural. Le bilan établi en octobre dernier par le ministère de tutelle lors de l’évaluation des programmes au cours de la réunion des cadres du secteur de l’agriculture, fait ressortir pour l’année 2009 et 2010, touchées par les contrats de performance signés entre le ministère et les wilayas, 3976 projets de proximités (PPDRI) dont 1078 sont situés sur le front de la lutte contre la désertification (zone de la steppe). Pour l’année 2011, il est prévu la réalisation de 2083 projets de proximité. Ces projets sont déclinés selon les axes thématiques fixés préalablement dans les procédures de montage de projet : Lutte contre la désertification, traitement de bassins versants, gestion et extension du patrimoine forestier et conservation des écosystèmes naturels.
Sur la période du plan quinquennal 2010-2014, il est prévu que les projets de proximité toucheront 4221 localités réparties sur 1169 communes ; soit une population de 6 687 500 habitants regroupée dans 1 114 420 ménages. En plus des activités agricoles, artisanales, de désenclavement et de développement local (AEP, assainissement, salles de soins, électrification,…), les pouvoirs publics ont mobilisé en 2009, une enveloppe financière spéciale portant sur l’acquisition de 10 000 unités d’élevage au profit de 5 823 ménages ruraux. Ce sont des élevages bovins, ovins, caprins, apicole, avicole et cunicole destinés à générer des revenus aux foyers ruraux. Un engouement exceptionnel a caractérisé cette opération au point où dans certaines wilayas, la distribution des modules de gros élevage (bovin et ovin) a été suspendue par les autorités locales. L’axe du développement rural mis en œuvre par le ministère de l’Agriculture constitue le complément obligé- sous l’intitulé de Renouveau rural-de l’agriculture professionnelle se pratiquant dans les plaines et déclinée en filières (céréaliculture, maraichage, oléiculture, production laitière, légumes secs,…) prises en charge dans ce qui est appelé le Renouveau agricole. Incontestablement, les espaces de l’arrière-pays montagneux ou situés dans les zones de la steppe et qui font aujourd’hui l’objet d’une nouvelle attention des pouvoirs publics, sont caractérisés par des données géographiques, économiques et humaines autrement plus complexes que celles constituant les espaces de l’agriculture professionnelle. Relief accidenté manque d’ouvrages hydrauliques, démembrement de la propriété familiale, absence de titre de propriété (donc moins de chances de pouvoir contracter un crédit bancaire), indivision de la propriété érosion des sols, enclavements des terres et des hameaux, et d’autres facteurs handicapants liées au déficit d’infrastructures sociales et équipements publics (gaz, électricité salles de sports, structures de détente et de loisir, éloignement des établissements scolaires,…).

Des espaces fragiles à réhabiliter

La politique de Renouveau rural développée depuis 2008 en direction de ces espaces ruraux met donc en œuvre une politique spécifique par rapport à l’agriculture professionnelle, en raison des facteurs de blocage évoqués. En outre, ces zones ont gravement souffert de la période d’insécurité entre 1993 et 2002, ce qui a entraîné un exode forcé de plusieurs centaines de milliers d’habitants vers les villes après avoir bradé leurs biens. Le dernier recensement de la population et de l’habitat (RGPH) effectué en avril 2008 fait ressortir que, en matière d’occupation de l’espace algérien, plus des deux tiers des Algériens habitent les zones urbaines. Les statistiques du ministère de l’Agriculture indiquent que plus de 13 millions d’Algériens vivent en milieu rural. La dislocation de cet espace rural, avec son lot de misère et d’exode vers les villes, a fait l’objet d’un examen approfondi par les experts lors de la réunion walis-gouvernement en 2006. Le ‘’Plan de soutien au renouveau rural’’ (PSSR) qui y a été présenté par le ministre délégué au développement rural était l’esquisse de ce qui deviendra par la suite l’axe de Renouveau rural, ‘’jumeau’’ de l’autre axe dénommé Renouveau agricole, Les deux programmes ont fait l’objet, en janvier 2009, de contrats de performance signés entre le ministère de l’Agriculture et les 48 wilayas représentés par les directeurs de l’agriculture et les conservateurs des forêts. Le Renouveau rural s’articule principalement autour des PPDRI (projets de proximité de développement rural intégré), lesquels se répartissent selon des thèmes fédérateurs en nombre de quatre : amélioration des conditions de vie des ruraux (réhabilitation de villages et ksours), diversification des activités économiques en milieu rural (amélioration des revenus), protection et valorisation des ressources naturelles, protection et valorisation du patrimoine rural matériel et immatériel. Afin de mettre en pratique un programme aussi ambitieux, des actions relevant de plusieurs secteurs d’activité ont été programmées pour améliorer le niveau de vie de ces populations et atténuer, un tant soit peu, le phénomène du chômage qui a pris des proportions inquiétantes dans ces contrées. Diverses activités agricoles, élevage, mobilisation des ressources hydriques, ouverture et aménagement de pistes agricoles, aviculture, apiculture, aide aux activités artisanales, salles de soins, AEP, assainissement, habitat rural…telles sont quelques unes des principales actions initiées par les directions des différents secteurs des wilayas en concertation étroite avec les autorités locales (APC, daïra) et les populations représentées par des animateurs élus au sein des communautés rurales. Outre les financements issus des programmes de développement traditionnels (PSD,PCD), les sources de financement destinées à la mise en œuvre des PPDRI ont été étendues à des fonds spécifiques tels que le FDRMVTC (Fonds de développement rural de la mise en valeur des terres par la concession), le FONAL (habitat), le FLDDPS( Fonds de lutte contre la désertification et du développement des parcours steppiques), le FNAPAT (Fonds de l’Artisanat),…etc.
Les travaux d’infrastructures, équipements publics et de plantations sont confiés à des entreprises du secteur agro-forestier ou hydraulique. Cependant, depuis 2010, un contrat-programme a lié le ministère de l’Agriculture à la nouvelle entreprise publique dénommée EAGR (entreprise algérienne de génie rural) formée par le regroupement des Sociétés agro-forestières d’aménagement (SAFA) et des Entreprises de mise en valeur du fond forestier (EMIFOR). Les travaux inscrit dans les PPDRI sont ainsi, depuis l’année dernière, confiés de gré à gré à cette entreprise publique Les fournitures en unités d’élevage (ruches, poulettes, ovins, bovins, caprins) sont acquises, avec une contribution en fonds propres ou en crédits de la part des adhérents, auprès de fournisseurs agrées. Le programme d’habitat rural se décline en deux formes : en tant que mesure d’accompagnement dans le cadre des PPDRI ou en tant que programme à part indépendant. Dans les deux cas, les critères d’accès sont les mêmes. Le problème qui a été maintes fois soulevé au début de la mise en œuvre de ce programme par les postulants, à savoir la fourniture d’un acte de propriété dans le dossier de candidature, a été judicieusement réglé par le ministère de l’Habitat en réduisant la procédure à un simple acte de possession délivré par le maire de la localité après une publicité par voie d’affichage pendant deux mois. Pour la seule période couvrant le premier semestre 2011, le bilan de réalisation des demeures rurales est de 25 418 unités. C’est le programme d’habitat qui a le mieux réussi depuis le milieu des années 2000, aussi bien par son impact social sur le terrain (retour des populations déplacées) que par ces procédures simplifiées.

Les ambitions du développement durable

Par-delà l’action de développement local visée prioritairement par les projets de proximité la logique de la gestion des territoires et de leur aménagement ne peut être omise. Avant le lancement de tout projet, une opération d’identification est menée sous l’intitulé de « diagnostic du territoire ». Dans la partie nord du pays, jusqu’à la limite des Hauts Plateaux, les espaces ruraux sont souvent limitrophes de terrains forestiers. Sur la bande côtière, ces territoires s’incrustent à l’intérieur des massifs forestiers (Jijel, Skikda, Tizi Ouzou, El Tarf, Béjaïa). Cette configuration ne peut, de ce fait, ignorer ces entités spécifiques d’autant qu’une partie de la population continue à s’en servir et même à en tirer profit (bois, pâturage, amodiation de terrains de culture,…). Managés principalement par l’administration des forêts, les projets de proximité de développement rural intégré s’inscrivent, en fait, en interaction avec l’espace forestier administré et géré par ce service. Ce n’est un secret pour personne que la gestion du patrimoine forestier dans la stricte acception du terme a été mise à mal par les conditions générales de vie du monde rural où les populations ont subi une grave paupérisation ayant conduit une partie de celles-ci à un exode massif vers les villes. Les populations restantes, dans un effort tenant de la ‘’stratégie de survie’’, se sont employées à une exploitation effrénée des ressources naturelles existantes, dont le patrimoine forestier, jusqu’à compromettre leurs propres chances de stabilité et d’évolution sociale. A cela s’est greffée la dégradation du climat sécuritaire dans les zones forestières qui a entraîné d’importants dommages au capital ligneux et au couvert végétal. De plus, les espaces intermédiaires, entre la forêt proprement dite en tant que peuplement, et les plaines agricoles, sont caractérisés par : le morcellement de la propriété l’absence des titres de propriété l’indivision, les contraintes de relief, l’enclavement, l’absence d’ouvrages hydrauliques et le déficit en matière d’infrastructures et d’équipement publics. La reprise en main et la revalorisation de l’espace forestier passent immanquablement par une nouvelle approche du monde rural qui associe le riverain en tant qu’élément vital de ce milieu complexe et en sa qualité de partie prenante privilégiée dans la nouvelle définition du développement rural durable. En outre, le riverain de la forêt est censé désormais devenir le partenaire des pouvoirs publics dans les efforts visant la protection du patrimoine forestier. La politique de Renouveau rural est venue ainsi à point nommé pour répondre à certaines attentes des populations rurales du pays. En contribuant à la réhabilitation et au développement des milieux ruraux, les projets de proximité sont aussi censés participer à juguler, ou au moins, à réduire les différentes agressions visant, pour des raisons liées à la pauvreté et à la misère sociale, le milieu forestier. Dans plusieurs projets de proximité les autorités locales ont pu introduire le raccordement au gaz de ville de plusieurs hameaux ou villages. C’est là une occasion pour les populations d’arrêter d’exploiter le bois des forêts pour le chauffage et la cuisson. De même, les nouveaux revenus que ces projets ne manqueront pas de générer en l’espace de quelques mois, ne maqueront pas d’élever le niveau de vie des populations ciblées, de façon à ce qu’elles n’aient plus recours aux actions pouvant mener à la destruction du patrimoine forestier. Les deux dimensions visées par les projets de développement rural- à savoir le développement humain et la contribution à l’aménagement du territoire- se trouvent ainsi dans une position de complémentarité telle qu’elle est suggérée par la notion de développement durable qui a reçu depuis ces deux dernières décennies sa part d’universalité.

Amar Naït Messaoud
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