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OUAHAB AÏT MENGUELLET, maire de Tizi-Ouzou, à cœur ouvert

«Je ne regrette rien…»

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Le maire, élu indépendant, de Tizi-Ouzou, Ouahab Aït Menguellet, parle de tout sans détours. De tous les sujets et missions qui ont trait à la gestion de la municipalité : des restrictions du Code communal, du logement, de l’habitat rural, de l’environnement, du foncier, notamment de la forêt Herouza «convoitée», du projet des grands parkings pour la ville, du problème du téléphérique, des trottoirs squattés… Il s’exprime aussi pour la première fois sur son destin politique, contrarié par son échec aux dernières sénatoriales, sur le Hirak… C’est sans concessions.

La Dépêche de Kabylie : Commençons, si vous le voulez bien, par les grands chantiers en cours dans votre commune…
Ouahab Aït Menguellet :
Je préfère parler de chantiers car, pour moi, lorsque je réalise le moindre projet, au niveau de la ville et de la commune de Tizi-Ouzou, c’est une grande satisfaction et je vois la chose en grand. Je m’explique. Des fois, on réalise un petit projet mais il a un grand impact et il répond aux besoins de la population. C’est pour cela que j’ai axé mon travail sur les places et les espaces verts, les terrains de jeu et les stades. A Redjaouna, nous avons réalisé un magnifique stade qui a réjouit la population, notamment les jeunes. A Sikh Oumedour, un autre stade est en projet. Nous sommes en contact avec le ministère de l’Agriculture et la Direction des forêts pour le déclassement de l’assiette de terrain, au profit de l’APC. Normalement, c’est acquis. Nous avons eu la promesse de son affectation à l’APC. Il existe un autre projet de réalisation d’un stade à Betrouna. Nous sommes sur plusieurs projets dans les villages et le chef-lieu. Nous avons aussi mis le paquet dans la plantation des arbres. D’ailleurs, je lance un appel à la population pour nous aider à les préserver. L’arbre, c’est la vie. Une ville qui n’a pas d’arbres et d’espaces verts est une ville morte. La population doit faire preuve de plus de civisme, car «une seule main n’applaudit pas». Nous avons aussi plusieurs opérations de revêtement mais qui n’avancent pas, car le code des marchés publics nous bloque. Des entreprises soumissionnent pour 5 opérations et ils les prennent toutes parce qu’elles sont moins-disant. Hélas, les entreprises n’assument pas et sont généralement défaillantes Au niveau de la zone des dépôts, une entreprise a eu 5 projets qu’elle n’a pas réalisés, car elle avait des problèmes. Si j’avais les coudées franches et les prérogatives nécessaires, j’aurais choisi l’entreprise qu’il faut, tout en assumant. En plus de la rareté du bitume, à cause de la situation actuelle, chose qui est à l’origine de ce retard. Nous avons un projet de revêtement confié à une entreprise, au centre-ville. Nous avons aussi récupéré la gare de Boukhalfa pour en faire une école pour enfants handicapées. Ce sera une occasion de déplacer les enfants handicapés de l’école Zmirli. C’est un projet important.

Les places et les jardins publics de Tizi-Ouzou sont à l’abandon. Qu’envisagez-vous de faire pour remédier à cela ?
C’est vrai, nous avons notre part de responsabilité. Nous ne fuirons pas nos responsabilités d’ailleurs. On a convenu, il y a trois mois, avec les membres de l’Assemblée pour confier la gestion des espaces et jardins publics à une entreprise spécialisée, qui est l’ERGR, la délibération sur ce projet n’a lieu que le 8 juillet dernier. Et pour que ça soit mis à exécution, nous devons patienter le temps que prennent les procédures administratives dans pareils cas. Il faut reconnaître que l’entretien des places et des jardins publics n’est pas régulier. D’un autre côté, une flotte de camions passe à des heures précises et régulièrement mais les gens ne respectent pas ces horaires. Certains jettent également leurs sachets d’ordures par les fenêtres, en plus du fait que les villageois ramènent leurs ordures jusqu’en ville. C’est difficile d’y faire face. La propreté est l’affaire de tous. Ne jetons pas n’importe où nos ordures. Quand on passe du simple au triple, en matière de tonnage, même le CET sera saturé, en un temps record. Il faut créer des CET intercommunaux, Tizi-Ouzou ne peut pas tout prendre. Nous ne sommes pas des saints mais les gens aussi ne jouent pas le jeu. L’EPIC fait de son mieux et avec des moyens suffisants. Mais l’adhésion des citoyens est importante et nécessaire.

Qu’en est-il du secteur du logement et de l’habitat rural ?
Concernant le logement, l’État a mis le paquet, qu’on le veuille ou non. Il y a suffisamment de logements pour résorber la crise. Toutefois, j’aurais voulu que cet ensemble de bâti, au niveau d’Oued Fally, du Pôle d’excellence et de la Zone des dépôts, soit accompagné de structures de base, qui serviront le citoyen. Dans ce domaine, il y a un retard, sinon les logements sont bien faits et bien finis. Pour moi, Tizi-Ouzou ne souffre pas de problèmes de logement. Nous n’avons qu’à terminer tous les programmes. D’autre part, les travaux d’une école primaire sont terminés à Oued Fally. Reste à achever les travaux de réalisation des écoles en construction au Pôle d’excellence et à la Zone des dépôts. Il y a également une bibliothèque, au niveau de la Zone des dépôts. S’agissant de l’habitat rural, c’est au compte-gouttes. Nous sommes à 1 000 demandes et nous n’avons eu que 50 d’aides, c’est peu. Si j’étais ministre de l’Habitat, j’aurais donné au citoyen 2 millions de dinars, au lieu des 70 millions de centimes. Un logement revient à l’État 8 millions de dinars, alors que l’aide est insignifiante. Il faut encourager le citoyen pour le maintenir dans son village et éviter l’exode rural. La formule est bonne, mais il faut encourager le citoyen.

A Tizi-Ouzou, en plus de l’insalubrité, il y a, hélas, le squat des trottoirs, la saturation de la circulation, le fameux plan de circulation qui croupit dans les casiers…
Pour diminuer l’ampleur des bouchons et l’anarchie, nous avons projeté la réalisation de parkings mais ils sont toujours au stade de projets. Le squat des trottoirs, c’est l’affaire des services de sécurité. L’APC ne peut rien faire mais il faut dire que même ses services interviennent mais c’est toujours le retour à la case départ. On ne peut pas mettre derrière chaque citoyen et chaque commerçant, un policier. Il faut que les gens respectent la loi et fassent preuve de civisme et d’éducation. La ville s’agrandit. La journée, la population dépasse un demi-million. Ce sont les aléas d’une grande ville et Tizi-Ouzou subit les conséquences de sa grandeur et de son importance. C’est le phénomène des grandes villes. D’autre part, le téléphérique est une aubaine pour les citoyens. Pour la seconde tranche, il y a un pilonne au niveau du lotissement Hamoutène, qui risque de retarder son achèvement en totalité, car l’assiette appartient à un privé qui s’y oppose. L’entreprise Métro d’Alger a travaillé en solo sans nous associer et voilà le résultat. C’est bon pour la première tranche, jusqu’à la wilaya, mais pour le reste, c’est un problème. Quand on travaille sur Google, il y a des risques. Sinon, le projet est magnifique. Concernant le plan de circulation, personnellement, j’en doute. Nous avons deux rues et quatre boulevards. C’est étroit. Il n’y a pas eu de planification urbaine. On n’avait pas prévu que la ville allait s’agrandir. Du coup, aujourd’hui, nous en subissons les conséquences. L’urbanisation a été anarchique.

Tizi-Ouzou est déclarée ville morte à partir de 19 heures. Avez-vous essayé de prolonger sa vie en nocturne ?
Malheureusement, c’est un problème qui concerne toutes les villes d’Algérie. Les commerces sont pour la plupart du domaine privé, alors les gens font ce qu’ils veulent. Pendant les jours de l’Aïd, on ne trouve même pas un boulanger ouvert, pourquoi ? Il doit y avoir un service continu. Le problème est posé. S’il intervient un changement dans cette Algérie nouvelle, qu’on attend depuis longtemps, peut-être, mais avec cette organisation, le code communal, le code des marchés publics et l’ensemble du système, on n’ira pas loin. Sur le papier, le maire est le premier magistrat de la commune, officier de police judiciaire. Mais c’est faux, on n’est rien du tout. Il faut aussi dépénaliser l’activité communale. A chaque fois qu’on signe un papier, on risque de se retrouver en prison. Quand il y a des centaines de chantiers qui passent entre vos mains, le risque d’erreur est présent. Il existe des gens qui n’ont jamais été dans un tribunal mais une fois élus, ils y vont. Un P/APC malmené à cause d’une erreur, c’est humain, il n’a pas volé. Il faut dépénaliser la gestion. Les gens boudent la gestion des APC parce que c’est devenu dangereux. L’élu, le maire sont toujours exposés. Ces facteurs engendrent des problèmes. Alors, nous n’avons aucune prérogative pour demander aux commerçants d’ouvrir la nuit. Tout est lié, c’est le système qui doit changer.

Votre commune a été touchée par les feux de forêt, qu’a-t-il été fait pour éviter d’immenses dégâts ?
Nous avons été touchés, malheureusement. Quand les pompiers vous appellent pour demander un camion, car ils n’ont pas de matériel et sont dépassés, c’est incroyable. Les pompiers me font pitié. Il faut du matériel et la participation du citoyen. Autrefois, il y avait des cantonniers qui nettoyaient et faisaient des coupe-feux. A présent, ce n’est plus le cas. Le plan Orsec n’existe pas sur le terrain, chose que nous avons soulevée au wali. Les pompiers et la DTP sont là mais sans matériel. C’est honteux ! Nous n’avons pas le minimum. Devant chez moi, j’ai failli être emporté par les crues, n’étaient les entreprises privées. Il faut renforcer les prérogatives et les moyens des APC. Tout est lié, il faut tout revoir.

Concernant la forêt Herouza, maintenez-vous votre position ?
La forêt Herouza est un problème. Toujours est-il que je maintiens qu’elle ne doit pas être touchée. J’ai subi d’énormes pressions mais j’ai toujours refusé de signer. Elle ne doit pas être investie par le commerce. Elle doit rester propre. C’est le seul poumon de Tizi-Ouzou. Ils ont tout pris, tout bétonné et tout construit. Basta ! Pas de commerce dans cette forêt. Il y a une partie communale à Herouza pour laquelle la mairie d’il y a 20 ans avait donné des autorisations pour la plantation d’arbres. Voyez ce qui s’est passé. Tout est construit illicitement. Je ne signerai aucune autorisation qui viendrait en dehors de la commune. J’avertirai la population. Depuis mon arrivée à la mairie de Tizi-Ouzou, aucun mètre carré de foncier n’a été vendu. Au contraire, nous avons récupéré plein d’assiettes et de structures, au bénéfice de la commune. J’aurais souhaité être maire bien avant pour limiter les dégâts.

Votre rapprochement du RND n’est-il pas la cause de votre échec aux sénatoriales et est-ce que cela vous a affecté ?
(Rires…) Ouahab Aït Menguellet a toujours été un battant, qui ne craint pas de perdre. Un jour il gagne et il perd parfois. La vie est un combat. Je peux vous dire que cet échec ne m’a aucunement affecté. D’ailleurs, le soir même j’ai offert un dîner à mes amis. Il faut savoir perdre et gagner. Je reste serein. A toute chose malheur est bon. Mon rapprochement avec le RND, je l’assume, et c’était pour gagner des voix. Les autres se sont rapprochés d’autres partis. J’étais candidat libre et je n’avais que 15 voix garanties. C’est la politique, qui reste l’art du diable. Si c’était à refaire, je le referais. Je remercie les gens et les partis qui m’ont aidé. Pour ce qui est de la révolution du 22 février, elle ressemble à celle de 1954. Nous avons une jeunesse extraordinaire que nous avons mise de côté et qui est en train de donner l’exemple, au monde entier. Quand je ne suis pas pris par mes obligations, je marche avec ces jeunes. J’ai d’ailleurs marché pour le drapeau amazigh. Je suis solidaire et vive l’Algérie !
Entretien réalisé par Hocine Taib