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JUSTICE - Les petits aveux des Mazouz, Larbaoui et Baïri

Les détails d’un procès sans précédent

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Le procès dit «des usines de montage automobile» a repris avant-hier pour son deuxième jour, avec l’interrogatoire par le juge des hommes d’affaires Mazouz, Larbaoui et Baïri. Les audiences ont été aussi marquées par des confrontations entre accusés et entre accusés et témoins. Ayant déjà prévenu que le procès ouvert mercredi au tribunal de Sidi M’Hamed contient trois affaires en un seul dossier, le président de l’audience a ainsi joint à son interrogatoire des questions liées au financement de la campagne électorale de Bouteflika pour le cinquième mandat qui fut interrompue.

Appelé à la barre, à l’ouverture de la séance de la deuxième journée du procès, Ahmed Mazouz a été confronté à Ouyahia et à l’ancien ministre de l’Industrie, Youcef Yousfi, poursuivis dans le même dossier, après qu’il eut été interrogé sur «les indus avantages» accordés par Ouyahia et Yousfi dans le cadre de son projet de montage automobile. D’entrée, l’homme d’affaire a acculé l’ancien Premier ministre en l’accusant de l’avoir bloqué dans son projet de montage de véhicules : «J’étais bloqué avant d’être exclu des opérateurs ayant été choisis pour lancer leurs usines de montage de véhicule (…), et si j’ai été repêché, c’est parce que le gouvernement a butté sur l’absence de projets de montages de bus», a déclaré Mazouz au juge.

Mais ce dernier a insisté auprès de l’homme d’affaire sur les avantages dont il avait bénéficié, notamment les autorisations exceptionnelles pour lancer son activité de montage automobile avant la signature du cahier de charges y afférant. Aussi, le magistrat s’est intéressé à l’«obtention injustifiée de certificats de conformité aux activités», sa «dispense de l’obligation du partenaire étranger dans le dossier de montage automobile» et son «exonération des tarifs douaniers, avant la parution du décret relatif à ces exonérations». Mazouz a nié, en bloc, les charges qui lui sont reprochées par le juge dans ses questions, et a affirmé que «tous les projets dont j’ai bénéficié étaient conformes au cadre juridique».

Suite à quoi, le juge demanda à confronter l’homme d’affaires à l’ancien Premier ministre, Ouyahia. Durant la confrontation, le juge s’est intéressé, à travers ses questions, à l’infraction à la loi relevée dans l’attribution du projet de montage automobile, notamment celle afférente au partenaire étranger. Une disposition contenue dans le cahier de charges sans que Mazouz n’ait été obligé de la respecter. Et c’est à Ouyahia que le juge demanda des explications. Ce dernier a répondu qu’il avait «seulement émis un avis sur la possibilité de supprimer la condition du partenaire étranger dans le domaine du montage automobile, bien que M. Yousfi a un avis contraire sur le sujet, mais sans qu’il y ait de différends entre nous».

Et d’expliquer que «les décisions techniques émises dans le cadre de ce projet relevaient du ministère de l’Industrie sans pouvoir intervenir en personne». Appelé à la barre, Youcef Yousfi a reconnu l’existence d’un différend avec Ouyahia sur la question de la dispense de Mazouz de la condition du partenaire étranger en vue d’approuver le projet. Le successeur de Bouchouareb a tenu à préciser au juge que «le ministère de l’Industrie avait rejeté, au début, le projet de Mazouz, car ayant relevé plusieurs lacunes».

Le juge se retourne alors vers Mazouz, et l’interroge sur le «financement occulte» de la campagne présidentielle du candidat Abdelaziz Bouteflika, et la somme de 39 milliards de centimes qu’il aurait remise à l’ex-patron du FCE, l’homme d’affaires Ali Haddad. «J’ignore les procédures légales en matière de financement de la campagne électorale», a répondu Ahmed Mazouz, avant de relater : «Baïri m’a appelé et m’a informé qu’Ali Haddad avait déjà remis 180 milliards de centimes pour la campagne du Président (Bouteflika NDLR), et que je devais participer moi aussi».

Et d’indiquer qu’il avait remis le chèque à Ali Haddad, patron du FCE, le 10 février, et que ce dernier l’a encaissé le 19 février. «Pourquoi avoir donné cette somme à Haddad?», demande le juge. «Haddad était chargé de la collecte des fonds pour la campagne de Bouteflika», répond Mazouz.

Des milliards par-ci, des milliards par-là

Le projet de Mazouz, qui aurait été lancé avant même de signer le cahier de charges et sans être obligé de conclure l’accord avec le partenaire étranger, selon le juge, démontre qu’il y a eu «traitement de faveur» et «népotisme». «Votre projet a coûté au Trésor public un manque à gagner de 29 milliards de dinars en exonération d’impôts». Puis il l’interroge sur un compte bancaire en son nom, dont le solde est de 493 milliards de centimes.

Le magistrat l’interroge aussi sur l’origine de ses fonds, ainsi que les nombreux biens immobiliers qu’il possède à Alger. L’accusé a répondu : «Ma fortune dépassait cette somme et je l’ai amassée durant de longues années d’activité dans les domaines du commerce et de l’industrie». Le juge appelle à la barre Abdelmalek Sellal et son fils, Fares. Il interroge ce dernier sur sa participation aux projets réalisés par Mazouz, et des hauts postes de responsabilité qu’il a occupés, «en si peu de temps, au sein du Groupe Mazouz, sans apporter de contributions financières».

«Vous avez empoché 90 millions de dinars lors de votre retrait de l’entreprise sans que vous ayez déjà apporté la moindre contribution financière au groupe ?», l’interroge encore le juge. Fares Sellal ne répondit pas, et c’est Ahmed Mazouz qui prit la parole et donna les justifications à sa place. Quand est venu le tour d’Ahcène Larbaoui, propriétaire de Kia Motors Algérie, le juge met également le doigt sur les pertes occasionnées au Trésor public dans le cadre de cet investissement, estimé, lui aussi, à 29 milliards de dinars en manque à gagner. Pour sa défense, Larbaoui explique au juge que son projet devait créer 5 000 postes d’emplois directs et aussi quelque 1 000 PME de sous-traitance.

Le juge l’interrogea ensuite sur la parcelle de terrain qu’il avait acquise pour construire son projet, alors que c’est une terre agricole. L’ancien ministre de l’Industrie et des Mines, Mahdjoub Bedda, qui fut ensuite appelé à la barre, niera avoir une quelconque relation avec l’homme d’affaires Larbaoui qu’il a «connu récemment», dira-t-il, précisant au juge : «Le poste que j’ai occupé pendant trois mois ne m’a pas permis de connaître tous les responsables et les cadres du ministère» et «les dossiers relatifs aux décisions d’octroi me parviennent déjà prêts et je procède uniquement à leur signature».

Mohamed Baïri, qui a été interrogé par le président de l’audience plus tôt dans la journée de jeudi, a nié avoir reçu des avantages ou traitements de faveur, mettant en avant le fait qu’il soit le premier à obtenir un agrément «car c’est mon métier», a-t-il souligné. «On vous a octroyé une parcelle de terre de haute qualité pour l’agriculture, ce qui a engendré une perte sèche d’une valeur de 772 millions de dinars», réplique le juge. «J’ai demandé une parcelle de terrain pour mon projet et non pas une terre agricole, puis, si je savais qu’investir mène à la prison je n’aurais pas investi mon argent», répondit Baïri.

Le juge demande le témoignage de Safia Belhout, directrice de l’Industrie de la wilaya de Boumerdès. Celle-ci affirme que c’est «la wali Nouria-Yamina Zerhouni qui a octroyé le terrain à Baïri en violation de la réglementation». Zerhouni se défend et rapporte au juge que «c’est mon prédécesseur à la tête de la wilaya qui a ficelé le dossier et ce dernier m’a été remis par Belhout Safia». Peu avant 18h, le juge lèva la séance citant Ali Haddad, patron de l’ETRHB, qui sera auditionné demain à l’ouverture des audiences.

M. A. T.