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Archaïsmes chevillés et horizons brumeux

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Pour le cas spécifique au territoire palestinien, la déception a été incommensurable de voir un pluralisme politique né sous le feu de la domination étrangère évoluer en une prise d’otage des populations par un mouvement islamiste qui a déclaré son “indépendance’’ par rapport au président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas. Au lendemain de l’annonce des résultats des élections parlementaires en Palestine, en janvier 2006, l’opinion internationale et arabe, particulièrement les défenseurs des peuples opprimés, ont mal digéré le verdict que l’on n’attendait pas avec un tel poids des islamistes. Certains analystes ont même crié : “Palestine trahie !”. Le climat de guerre civile instauré au cours de l’année 2007 par le mouvement Hamas pour détruire l’historique Fatah, était déjà visible en août 2006, soit huit mois après les élections législatives où le Hamas avait obtenu une majorité confortable qui lui a donné des ‘’ailes’’ en investissant la chefferie du gouvernement et échafaudant des plans pour régenter entièrement un peuple encore sous domination étrangère. On en est arrivé à déclarer la bande de Gaza comme ‘’territoire libéré’’ de l’influence de… l’Autorité palestinienne La communauté étrangère, principalement l’Union européenne, avait arrêté ses aides à l’administration palestinienne en signe de “représailles” des choix politiques faits par les Palestiniens. Ce qui compliqua davantage les choses pour l’Autorité palestinienne. Le temps, en faisant son œuvre, aggrava les déchirements politiques de la société et éloigna les solutions de consensus. De même, en procédant à la suspension de l’aide accordée aux Palestiniens, l’Europe avait crée une situation embarrassante qui a, quelque part, précipité la décrépitude et aiguisé les contradictions des forces politiques en présence. Quant à la mythique solidarité arabe, outre qu’elle a pris des distances respectables par rapport à une situation — la gestion de la donne islamiste — qui présente des similitudes angoissantes dans presque tous les États de la région. Signe des temps, la proposition des États arabes de constituer une “commission d’enquête” en 2007 sur les événements en Palestine a reçu une rebuffade de la part des Palestiniens. Quel meilleur indice de l’inanité des “initiatives” arabes dans ce domaine ou dans un autre cas de figure ? L’impuissance de la Ligue arabe à aider le Liban, resté sans chef d’État pendant plus de six mois, est aussi un fait révélateur que cette organisation tend à devenir une coquille vide. Il est établi que la région du Proche-Orient réunit tous les ingrédients qui font d’elle, depuis la création de l’État d’Israël en 1948 et, ensuite, depuis l’expansion de l’industrie pétrolière (exploitation et couloirs de passage), une zone géostratégique à haut coefficient de sensibilité. En outre, la fin de la guerre froide a mis en place un système unipolaire géré principalement par les Etats-Unis d’Amérique. Les guerres intestines du genre de celle qui se déroule en Palestine ne sont pas étrangères à ces stratégies qui cherchent à maintenir le statu quo par l’activation du courant islamiste. N’étant pas une alternative historiquement viable, la mouvance islamiste prend, du même coup, toute la société en otage. Entre-temps, Israël se sent renforcé par les déchirements inter-palestiniens. Le sentiment de désolation est à son comble lorsqu’on s’aperçoit de la régression de la culture politique dans toute l’aire arabo-islamique et particulièrement en Palestine qui fut, il y a moins d’une décennie, un modèle de pluralisme qu’enviaient même certains États souverains.

Un processus historique remontant à la domination ottomane

L’actualité du monde arabe ne laisse pas de soulever d’autres questions presque aussi dramatiques relatives au mode de gouvernance, à la gestion de la rente pétrolière, à la géostratégie régionale, à l’islamisme et son malheureux corollaire, le terrorisme. Les spéculations soulevées par la préparation du fils de Moubarek à la succession à la tête de l’État égyptien, les élections pluralistes — à deux tours ! — organisées en Mauritanie, puis le coup d’État qui a mis fin à cette fabuleuse expérience, la persistance de la crise libanaise et du conflit israélo-palestinien, la guerre au Darfour soudanais, la guerre civile en Somalie, tous ces points focaux de l’actualité turbulente de l’aire arabo-islamique n’épuisent pas pour autant l’inventaire des abcès de fixation et des zones de désarticulation des systèmes politiques mis en place dans cette vaste zone géographique. Le pouvoir dynastique et autocratique dans le monde arabe est-il un fait de nature ou un fait de culture ? Comment fonctionnent la sphère et le sérail politiques dans ces pays et quelle part de participation revient aux populations concernées dans la gestion des affaires de la cité ?

A partir de deux exemples — deux pays échantillons — que sont la Jordanie et la Syrie, le chercheur Philippe Droz-Vincent a essayé de jeter une lumière nouvelle sur la société politique de l’Orient arabe, la formation des élites culturelles et de la classe politique, ainsi que sur les voies impénétrables des jeux de succession au trône du pouvoir. Par des instruments d’analyse historiques, sociologiques et politiques, l’auteur a commencé par situer les enjeux de pouvoir depuis l’occupation ottomane de la région de l’Orient, la formation des notabilités, la prise du reste de la société dans l’étau de l’exclusion et de l’arriération culturelle jusqu’à réussir à créer un vide sidéral dans ce qu’on peut appeler aujourd’hui la société civile. Les rapports politiques entre gouvernants et gouvernés se trouvent dans, ce cas de figure, fondés non pas sur un quelconque contrat social au sens rousseauiste mais sur une base de domination dont l’expression se résume à un monopole durable de pouvoir. Ce qui est particulièrement intéressant dans le travail de Droz-Vincent est l’analyse de l’émergence d’une sorte d’aristocratie urbaine- réellement plus féodale qu’aristocrate- qui finira, dans un mouvement centripète autour des centres nerveux de la décision politique, par éloigner les classes plébéiennes des réseaux économiques qui ouvrent les portes de l’ascension politique.

C’est sous l’occupation turque que de tels schémas furent initiés ; une occupation principalement basée sur la récolte obsessionnelle et intempestive de l’impôt au profit de la Porte Sublime. Cette forme d’administration oppressive était d’ailleurs appliquée à tous les pays sous domination ottomane, y compris l’Algérie. L’auteur, en prenant les échantillons de la Jordanie et de la Syrie comme champ d’investigation, a tenté de dénouer l’écheveau des réseaux clientélistes nourris par la solidarité de la communauté d’intérêts, les liens familiaux et tribaux et la défense d’un destin commun.

Dynasties, côteries et pouvoirs “divins”

Placé sous mandat britannique avec la Palestine (1920/22), tout en jouissant d’une administration autonome, l’Émirat de Transjordanie, jadis administré par les Turcs, devint royaume hachémite de Jordanie (1946), en conservant des relations privilégiées avec la Grande-Bretagne. Après la proclamation de l’État d’Israël (14 mai 1948), la légion arabe, sous le commandement de Glubb Pacha, prit part à la première guerre israélo-arabe (1948/49) au lendemain de laquelle le roi Abdullah annexa la Cisjordanie. La Ligue arabe n’a pas accepté le fait accompli, le roi Abdullah sera assassiné par un Palestinien en 1951. Son fils Talal lui succédera au trône et révisera la constitution dans un sens plus libéral. En 1952, le roi Hussein, qui a succédé à son père, a tenté de moderniser le pays sur le plan économique (agriculture, industrie) et de se rapprocher plus de l’Europe. Cependant, les oppositions internes et l’environnement régional (occupation de la Cisjordanie par Israël en 1967, frictions entre le régime et les fidayîn palestiniens aboutissant aux événements sanglants de Septembre noir en 1970, triomphe du nassérisme) ont largement amputé la marge de manœuvre du roi Hussein dans sa gestion politique du pays. Suite à une grave maladie, le roi meurt le 7 février 1999. Déclaré prince héritier depuis 1965, son frère Hassan sera évincé au dernier moment par le roi en faveur de son fils Abdallah. Ce dernier désigne comme prince héritier son demi-frère Hamza, fils aîné de la reine Nour, comme nouveau prince héritier. Si le personnel politique, en dehors de la famille royale, a beaucoup été remanié en l’espace de cinquante ans, la politique, elle, demeure pratiquement inchangée : monopole dans la prise de décision et société civile exclue de la gestion des affaires du pays. D’où le blocage des ressorts essentiels de la société et la montée des extrémismes, particulièrement de la mouvance islamiste dont les capacités de nuisance sont gérées au jour le jour (intégration politique dans le gouvernement, puis répression).

Le cas de la Syrie offre des similitudes avec la Jordanie. Possession Mamelouka, elle passera sous domination turque en 1516. Après la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman se disloqua et, et, 1919, le roi Fayçal 1e dut se retirer face au mandat que la France obtint sur la Syrie et le Liban. Suite à l’entrée des Forces françaises libres (1941), la Syrie obtint son indépendance et les forces franco-britanniques furent évacuées définitivement en 1946. Le pays, après avoir participé à la guerre contre Israël (1948/49), entra dans une zone de turbulences marquées par des coups d’Etat. Le rapprochement avec l’ex-URSS, y compris sur le plan militaire, date du second coup d’Etat qui vit un bloc Baâth-Communiste-Socialiste passer aux commandes de l’Etat (1954). Une union fut proclamée avec l’Égypte en 1958 sous le nom de République arabe unie (RAU), processus qui sera avorté en 1961 suite à une forte contestation interne. En 1963, le parti Baâth accédera au pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat. Un autre putsch portera au pouvoir l’aile gauche du Baâth en février 1966. Sous la conduite de Hafez El Assad, le renversement du régime eut lieu en 1970. Celui-ci tentera de faire sortir son pays de l’isolement tout en gardant des relations privilégiées avec l’URSS. Le contexte régional, avec le conflit israélo-arabe accentué par l’occupation du plateau du Golan, et les difficultés économiques ne lui faciliteront pas la tâche. La disparition de l’URSS a achevé de dépouiller le régime de son assurance. La succession à la tête de l’État après la mort d’El Assad en juin 2000 se fit sous forme d’une nouvelle allégeance à son fils Bechar. Les deux pays étudiés par Droz-Vincent constituent un échantillon d’une aire géopolitique éloignée du vent de démocratisation qui souffle sur le monde depuis la chute du mur de Berlin. Les archaïsmes politiques, aggravés par une mondialisation débridée, continuent à régenter la vie des peuples et des nations dans le monde arabe et dans d’autres pays sous-développés de la planète.

Moyen-Orient : Pouvoirs autoritaires, Sociétés bloquées’

par Philippe Droz-Vincent

Editions PUF – 2004

Amar Naït Messaoud