Évocation – (2ème partie et fin) Mohand Akli Haddadou – La voie et la voix des maîtres

« Il fallait transcrire et traduire d’urgence ces chants, non seulement parce que leur survie tient au souffle de ma mère, mais aussi parce que le pays dont ils portent l’âme est frappé à mort ». Jean Mouhoub Amrouche.

Par Idir Ahmed Zaïd

(Voir la 1ère partie dans notre édition précédente)…

Il fallait donc ce travail de démonstration entamé par des pionniers depuis les siècles passés et que voulait perpétuer et continuer M. A. Haddadou. Ecrire pour requalifier une histoire frelatée, écrire pour réchapper les méandres d’une civilisation et d’une culture malmenées et refusées avec beaucoup d’énergie. Comme il réalisait que le temps était des plus courts et une vie humaine ne suffisait pas comme ont eu à le démontrer les aînés, il fallait donc se hâter et être prolixe pour se consacrer à ce travail de recherche et de consignation de la profondeur de notre histoire et de l’immensité de notre civilisation handicapée, entretenue dans certains de ses segments par l’oralité.

Pour bousculer et contrarier les schèmes simplificateurs de l’histoire classique, où la nôtre n’était faite que d’échos tronqués de l’opinion dominante, il était devenu urgent et potentiellement possible de rétablir la trame réelle de notre vaste pays profond, ressort moteur et vrai sujet de la rive sud de la Méditerranée dans sa totalité. Il fallait ainsi de la volonté, du courage, de la concentration et du sacrifice pour expurger ce qui était enfoui dans les tiroirs, mais aussi dans les circonvolutions de l’oubli tout en interrogeant la mémoire collective. Il fallait se hâter en ayant à l’esprit ce puissant levier dont la force vous rappelle à tout moment que vous êtes l’un des maillons de cette chaîne nourrie aux fibres sensibles et calée à votre propre vécu et modeste expérience.

Être né un jour de novembre de l’an 1954 et avoir vécu les affres physiques et morales d’une guerre injuste et impitoyable les toutes premières années de son enfance, c’est être porteur d’une marque indélébile, d’un stigmate qui ne peut produire que des mots forts et profonds secrétant les larmes des maux les plus abyssaux d’une enfance fugitive secouée par les détonations sourdes des bombes, les crépitements des mitrailleuses et des flammes de napalm détruisant avec une totale indifférence environnement naturel, construit humain et innocents.

Il n’est pour alléger cette furie délirante que les complaintes et la magie de ces voix diaprées de nos mères et grand’mères nous rappelant continument la vitalité de notre être sociétal, ce jet de photons et de sons exceptionnels qui nourrit votre être à jamais et qui vous renvoie à cette réalité lointaine que nulle invention sordide de l’humanité ne pouvait enrayer à jamais : votre langue et votre culture qui alimentent votre génie et votre propension à être humain, homme parmi les hommes, l’un parmi les autres.

La solitude de ces voix transperçait le mur épais de l’horreur et du silence et vous transportait par lévitation au plus lointain de votre être en vous assurant qu’aucune abjection ne pouvait corrompre la musicalité et l’harmonie de leurs complaintes si ce n’est le spectre de la mort. Elles vous pénètrent l’âme et vous habitent à jamais en notes et en mots tout en vous berçant de leurs cordes qui font frémir en vous les fibres du verbe de la résilience.

Celui qui n’a pas gravé dans sa sensibilité profonde ces airs de la compassion et vécu les atrocités de cette fureur inhumaine ne peut ressentir et évoquer sa lâcheté, ses empreintes physiques et morales, ni non plus exprimer son sentiment à son être culturel dont longtemps il a été spolié, rabaissé au rang de déclassé et de sous-humain, voire de déchet de l’humanité, par l’absurdité de la pacification au nom de la domination civilisatrice.

Il en est ainsi de celui dont la trajectoire de la vie a croisé celle de la démence d’une guerre inexplicable qui puise son unique raison dans la dépossession et la déqualification de l’humain. Il ne peut que tremper sa plume dans une démarche introspective qui scanne le fin fond de son être : sa culture, sa langue, ses strates religieuses, bref son être civilisationnel édifié par des millénaires d’interactions avec sa matrice génitrice.

L’esprit éveillé par le savoir et la philosophie ancestrale finira toujours par s’interroger sur soi et se consacrer à lire la stratigraphie de cet être remisé et à démontrer ce dont son ADN sociétal fut capable et dont il est toujours capable devant la férocité impitoyable de la confusion et de la dilution globalisante qui, en fait, agissait depuis fort longtemps telle une force centrifuge dont l’action n’a fait que l’éjecter de l’Histoire humaine. M. A. Haddadou fît sienne cette philosophie introspective et exploratoire qui refuse la réduction et verse dans le concept consacré aujourd’hui de l’inclusion. Il s’inscrit en droite ligne dans la dynamique de ceux qu’il admirait et dont les travaux lui ont montré la voie menant à la recherche de la vérité.

Cette démarche et cette voie n’ont été possibles que parce que M. A. Haddadou incarne et cultive de puissantes qualités humaines que sont la modestie, la sobriété et la résilience à la souffrance physique au quotidien inscrite en rémanence déjà dans sa mémoire d’enfant, obéissant ainsi à une sorte d’impulsion intérieure face aux réminiscences de ruptures radicales et douloureuses. L’investissement dans l’effort permanent a creusé davantage ce sillon qui balise la voie ou sillon de la fertilité et de la perfection tout tracé par ses inspirateurs que sont notamment M. Mammeri et J. M. Amrouche pour lesquels il voue une fascination particulière pour leurs rapports exceptionnels aux choses de l’esprit, aux valeurs humaines et à la culture ancestrale.

Il s’est inscrit dans cette dynamique de réappropriation et de consignation d’éléments dispersés d’une civilisation longtemps mise au ban de la marginalité, non qu’elle n’ait rien produit de consistant comme on s’est complu souvent à le cultiver, mais parce que fragmentée et disséminée en îlots par la violence des interactions historiquement récurrentes qui, hélas, ont souvent tourné en sa défaveur.

Devant cet état de fait et sachant que la trajectoire de la vie est une boucle fermée et qu’elle ne se prolonge pas ad vitam aeternam, il s’est attelé à suivre ce sillon de la fertilité et de la prospérité pour hâter une production livresque à thématique diversifiée, embrassant la diversité des domaines du champ sociétal berbère et méditerranéen en général avec un souci d’information pertinente et de ciblage des éléments structurants dont nous avons été dessaisis par une science coloniale approximative et sournoise avec pour objectifs, la spoliation et la réduction de nos fondamentaux civilisationnels continuée par une politique culturelle postindépendance frelatée.

Par cette démarche intelligente de réappropriation, de restauration et de réparation des torts causés à notre culture, nos vertus humaines et notre contribution au capital patrimonial de l’humanité, M. A. Haddadou a opté pour la discrétion et la voie efficace, celle des humbles orientée vers les objectifs nobles. C’est cela être un homme pluriel enraciné dans la substance nucléaire de sa société qui structure et anime les préalables des questions existentielles. Comme l’exprimait J. M. Amrouche, dans l’Eternel Jugurtha, il a compris « qu’on peut penser que ce qu’il y a d’éternel dans l’esprit d’un peuple se transmet à travers les formes successives de civilisation. Ou du moins, il est consolant de le croire. Mais toutes les valeurs d’une civilisation, d’un ordre humain, ne résistent pas également ». Il était donc devenu impérieux de happer les plus essentielles, de les consigner doctement et de les léguer aux jeunes générations. Là est le sens d’une œuvre et d’une vie accomplies. (Fin)

Idir Ahmed Zaïd Professeur à l’université Mouloud Mammeri de

Tizi Ouzou.