Par Rachid Oulebsir
Chacun de nous est interpellé. Celles et ceux qui attendent la venue d’un messie, d’un prophète, d’un homme ou d’une femme providentielle sont dans la pensée religieuse, justement salafiste. Ils se déresponsabilisent, justifient leur paresse et rejettent leur capacité potentielle à agir sur l’hypothétique émergence d’une élite éclairée qui leur prendrait la main, prendrait les risques à leur place et leur servirait sur un plateau la société idéale, dont ils rêvent. La victimisation accompagne souvent ce manque d’engagement encouragé par le pouvoir central rentier, qui organise l’assistanat matériel, moral et intellectuel. Même s’il commence par un rêve, le combat n’est pas un rêve, une évasion onirique ; c’est la lutte au quotidien, de l’oxygène vital pour la respiration, du pain nourricier indispensable, un besoin primaire.
Chacun dans son domaine doit se mobiliser et s’investir dans une tâche salvatrice. Le danseur peut relancer la danse kabyle, le chanteur peut réhabiliter le chant kabyle, le dramaturge peut remettre en scène le théâtre kabyle, le musicien peut reprendre des airs anciens, créer de nouvelles mélodies kabyles et les interpréter dans son solfège, le conteur peut reprendre les mythes fondateurs des ancêtres et les transmettre autour de lui, l’écrivain peut immortaliser avec son encre la pensée locale dans les formes de la littérature moderne universelle, le cuisinier peut retrouver et pratiquer les recettes de la gastronomie kabyle, le tribun peut libérer la parole avec des mots kabyles, le tisserand, la couturière peuvent recouper un vêtement kabyle, le créateur de richesse matérielle, paysan, artisan ,entrepreneur, peut sauvegarder les savoir-faire traditionnels encore rentables, les villageois peuvent dans la cohabitation et «Tiwizi» kabyle retisser les liens de solidarité, en nettoyant leur village pour garantir la propreté légendaire kabyle.
Toute cette culture ravivée, nourrie et consciemment entretenue peut être organisée en réseaux avec les nouveaux moyens de communication. Cette énergie individuelle mobilisée, collectivement organisée, va faire rempart au salafisme. C’est alors à partir de ces contenus patrimoniaux, culturels et sociaux que nous pourront esquisser des contenants politiques et non l’inverse. Une maison est souvent imaginée par l’architecte sur du papier, mais sans matériaux, sans outillages et sans maçons, elle demeurera une belle poésie. Chacun dans son domaine est ainsi interpellé. Attendre des créatures éclairées, des messies et des prophètes, des hommes et des femmes providentiels est une pensée religieuse. C’est la soumission à une volonté externe qu’on ne maîtrise pas. Dans le cas de la Kabylie, portée par des moyens colossaux venus d’Arabie, cette volonté est salafiste.
R. O.

