«L’introduction de l’anglais ? on n’a reçu aucune note»

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À la veille de la rentrée universitaire, le recteur de l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, Pr Tessa, parle, dans cet entretien, des préparatifs et des conditions d’accueil des étudiants, comme il s’est exprimé sur la question de l’introduction de la langue anglaise dans l’enseignement supérieur et l’implication de l’université dans le mouvement populaire. Il évoque aussi d’autres sujets. À lire…

La Dépêche de Kabylie : Où en sont les préparatifspour la prochaine rentrée qui arrive à grands pas ?

Ahmed Tessa : On a commencé avec des portes ouvertes, une opération très importante. On a entamé ce travail du 15 au 26 juillet. Au bout du 5e jour, on a atteint 94% de préinscriptions, un pourcentage égal au taux national enregistré à ce jour. S’agissant des inscriptions définitives, elles sont prévues pour le 15 septembre. Pour l’année universitaire 2019-2020, on est optimistes : elle sera meilleure que la précédente. En termes d’effectifs, on aura quasiment le même nombre d’étudiants. Cette année, on a 9 800 nouveaux bacheliers. Il y aura, bien sûr, ceux partiront vers d’autres universités et ceux qu’on recevra d’autres wilayas. Au total, on s’attend à quelque 10 200 étudiants pour la rentrée.

L’université est-elle prête à recevoir tout ce beau monde ?

Pour les infrastructures, durant l’année 2019, nous avions 2 700 places pédagogiques supplémentaires sans oublier les 4 500 de 2016. Avec la solidarité des différentes facultés, les infrastructures seront réparties en fonction des besoins. Cela reste, certes, insuffisant, mais on n’est pas vraiment en crise. On demeure optimistes car il reste encore les 10 000 places pédagogiques en chantier. J’espère qu’elles seront réceptionnées d’ici deux ans. Il ne faut pas oublier qu’on a également le projet de la faculté de médecine. On doit recaser les étudiants pour qu’on puisse reconstruire sur le même site. A ce propos, on passe bientôt au choix des entreprises. Pour l’encadrement, il y a certaines facultés qui souffrent du manque d’enseignants, à l’instar de celles de droit et sciences politiques, des sciences, de génie de la construction, génie civil… Pour le cas de la faculté des sciences humaines, le problème majeur c’est l’instabilité des enseignants. La plupart viennent d’ailleurs, et au bout de trois ou quatre ans, ils demandent la mutation à cause du problème de logement. La faculté des sciences économiques, en revanche, est stable mais elle enregistre, néanmoins, un sureffectif. Concernant la faculté de lettres (départements d’anglais, de français…), il y un manque d’enseignants, mais à cause de la situation économique, le nombre de postes budgétaires reste réduit.

L’université a enregistré, l’année dernière, quelques perturbations. Comment procédez-vous pour récupérer le retard cumulé ?

Les années précédentes, des modules avaient été validés sans atteindre le minimum pédagogique. Me concernant, le principe est de ne pas refaire cette erreur. Aucun module ne doit être validé sans atteindre la norme, qui est de 10 à 12 séances. Pour le département de génie civil, l’année passée, la reprise était intervenue en janvier, et cette année, ce sera à la mi-novembre. Les étudiants de première année vont démarrer l’année le 15 septembre. Pour le reste, les facultés de médecine, de droit, de génie électrique et informatique et des lettres ont fait un énorme effort. En revanche, la faculté qui va enregistrer un retard, peut-être pour fin octobre, c’est celle de génie de construction (génie mécanique et génie civil). Le retard a commencé en 2016. On a refusé la validation d’un module avec cinq séances donc on continue à faire traîner le retard. À part cela, il y a une amélioration par rapport aux années précédentes. Les étudiants ont compris que c’est leur avenir qui est en jeu. Désormais, ils ne ferment plus les salles de cours, mais plutôt l’administration.

Vous avez soulevé, par le passé, un problème de déficit budgétaire. Qu’en est-t-il aujourd’hui de la situation financière de l’université ?

Oui, j’ai soulevé ce problème et j’ai eu une discussion avec la tutelle à ce propos. Le problème, c’est justement la sous-estimation des problèmes de l’université. Mais on a apporté des ajustements. Suite à cela, le ministère a instauré des auditions pour chaque recteur pour justifier les besoins. Ces derniers sont bien sûr illimités et les ressources limitées. La suite des arbitrages au ministère, je suis relativement satisfait. Le montant global est de 6,7 milliards de dinars, dont 6,1 couvrent le budget de fonctionnement, dont la section une, à savoir celle les salaires, consomme justement environ 6,1 milliards. La section deux est minime, elle est destinée au fonctionnement pédagogique. Nous sommes toujours dans le besoin mais on n’étouffe pas non plus. Le taux de consommation du budget est de 97,49%. À souligner que sur le budget d’équipement, on a pu réaliser des opérations, telles que la rénovation du rectorat, la restauration de l’auditorium… On a également lancé un plateau technique qui sera achevé dans une année. En outre, on a 20 laboratoires et on est en train de relancer le projet qui est actuellement à 15% d’avancement. Il faut savoir que nous faisons actuellement le maximum pour renouveler les équipements des laboratoires.

L’année dernière, la question de l’insécurité au sein de l’enceinte universitaire a été fortement posée. Des mesures concrètes pour renforcer ce volet ont-elles été prises afin d’améliorer la situation ?

Avant de parler de ça, il faut savoir que depuis mon arrivée à la tête de l’administration de l’université, on a rencontré des problèmes mais cela ne m’a jamais étonné, connaissant l’université Mouloud Mammeri. Je connais, effectivement, assez bien les acteurs de l’université, ceux qui construisent… et on est en train de les accompagner. Ma devise, c’est le travail en étroite collaboration et concertation avec tout le monde. Le contact direct avec ces acteurs me permet de connaître le problème et d’aller à sa source pour essayer de le régler. Pour revenir à la sécurité, il faut savoir que notre université compte 65 000 âmes, entre étudiants et personnel. Ce qui est énorme. On a enregistré deux ou trois incidents dans l’année. Je vous le dis sans vouloir provoquer : dans certaines conjonctures, les incidents sont provoqués par «la main étrangère». On ne peut pas contrôler ce nombre important d’étudiants. Je n’essaye pas de minimiser, car un incident me dérange forcément. Donc, comme mesure, on a essayé de sensibiliser les étudiants. Les comités des départements d’anglais, français, économie… nous aident énormément dans cette tâche. On a mis en place des brigades mobiles qui circulent et surveillent en attendant des moyens plus efficaces. Je ne vous cache pas qu’à l’université, je ne veux pas que les agents de sécurité aient un cachet d’«agents rigides». Nous sommes dans une institution universitaire où nous tenons à respecter les libertés individuelles des étudiants et nous veillons à ce qu’ils soient à l’aise pour que leur rendement soit meilleur. Le problème de l’université, ce ne sont pas les étudiants.

Quel est donc le problème de l’université ?

Le problème de l’université ce ne sont pas les étudiants. Si chacun fait son travail correctement, on n’aura pas de problèmes. L’administration ne doit pas être loin des étudiants, les responsables doivent être proches mais surtout accessibles et au service de l’étudiant. On doit expliquer aux fonctionnaires l’impact des retards et du laisser-aller. Beaucoup de fermetures sont provoquées par certains responsables. Un jour, je ferai le bilan détaillé sur cette université pour montrer toutes les causes des fermetures, des arrêts de cours… L’étudiant, là où il va, il fait la queue, il est bousculé… ce n’est pas normal ! J’ai reçu des rapports, certains sont fondés, d’autres pas. L’université, c’est d’abord la conscience, le sens de la responsabilité et l’éthique. On est tous responsables. L’instabilité de l’université et son instabilité n’incombent pas qu’aux étudiants qui, heureusement, ont des comités sans lesquels ils seraient fait écraser.

Récemment, une décision d’introduire l’anglais dans l’enseignement universitaire a créé polémique. On ne vous a pas encore entendu sur le sujet…

J’ai discuté de la question avec le ministre. Le problème réside, peut-être, dans la manière avec laquelle la nouvelle a été annoncée. Je pars du principe que nous avons deux langues nationales et officielles : l’arabe et Tamazight. On a la langue française, qui est un butin de guerre, que nous devons préserver et continuer à utiliser. L’anglais est très nécessaire et son besoin se ressent à l’étranger. Pour revenir à la question de son introduction dans l’enseignement, je pense que ça doit être progressif et le ministre est conscient que ce projet ne peut pas se faire d’un seul coup. Il faut d’abord renforcer la coordination entre les ministères de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Formation professionnelle. Cette coordination entre les trois départements est indispensable. C’est un débat de fond qu’il faut engager. La langue, ça commence d’abord à l’école primaire. Il faut justement la renforcer à ce niveau-là. Nous concernant, on n’a pas reçu l’instruction d’intégrer cette langue dans l’enseignement, pour le moment. C’est un projet qui se concrétisera à long terme. Il ne faut pas politiser cette utilisation aussi. En tout cas, il faut toute une préparation. D’ailleurs, il faut se poser quelques questions : est-ce qu’on peut continuer à former pour certaines disciplines ? Peut-on continuer à former des docteurs qui chôment ? On a par exemple la faculté de droit qui forme des dizaines de doctorants que l’université ne peut recruter. Ces docteurs ne cherchent pas du travail ailleurs, car un maître-assistant est mieux payé dans l’administration publique. On doit créer des postes spéciaux pour ces diplômés, et c’est là tout un investissement. Quand on ouvre des formations doctorales, ça doit être selon les besoins. Il faut qu’il y ait coordination avec le secteur économique. On doit engager des réflexions par rapport à tout cela.

Pour terminer, la communauté universitaire s’est engagée dans le mouvement populaire à travers des actions de rue mais aussi en initiant des débats. Votre commentaire ?

L’université de Tizi-Ouzou est l’une des plus engagées dans le mouvement populaire. Les acteurs universitaires ont organisé des cycles de conférences, et nous n’avons empêché personne de s’exprimer. À l’exception d’une conférence qui a été imposée. L’empêcher allait induire des risques de dérives. Les moyens de l’université n’ont pas été mobilisés pour ce rendez-vous, mais il a eu lieu tout de même. Depuis le début du mouvement, un collectif d’enseignants et de syndicalistes a sollicité des conférenciers pour discuter de ce mouvement. A chaque fin de conférence, ils rédigent des synthèses de propositions. Nos enseignants sont prêts à remettre ces propositions au moment opportun, mais c’est à eux de voir, moi je ne m’ingère pas. C’est à eux d’encadrer, moi je veille à ce qu’il n’y ait pas de dérives, que ce soit d’ordre idéologique ou autres. On constate que ces dernière semaines, ils sont moins nombreux dans la rue. Ailleurs, c’est normal qu’ils sortent avec acharnement. Cela s’explique par le fait que certains responsables zélés les empêchent de s’exprimer. Personnellement, je suis convaincu de la nécessité de laisser toute personne constructive s’exprimer. Après, on a tous vu comment nos étudiants protègent l’université des extrémistes. L’UMMTO a toujours été à l’avant-garde de toutes les luttes démocratiques et je suis fier d’être le recteur de cette université.

Entretien réalisé par Kamela Haddoum.

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