Accueil A la une Quand Avarane se prend en charge

TIRMITINE - Immersion dans un village martyrisé

Quand Avarane se prend en charge

5392

L’un des plus importants villages de la commune de Tirmitine a lancé un ensemble d’actions et de réalisations, qui visent à améliorer le cadre de vie des citoyens et à préserver et protéger l’environnement. Emboitant le pas à beaucoup d’autres villages à travers toute la wilaya de Tizi-Ouzou qui ont décidé de se prendre en charge, notamment depuis le lancement du concours Rabah Aissat du village le plus propre, une motivation de plus. Nous avons effectué une visite dans ce village que les efforts de ses habitants ont métamorphosé et embelli.

À l’entrée du village, que nous avons abordé par la route allant du chef-lieu, nous avons été accueillis par MM Chabouni Toufik et Moussouni Mohamed, respectivement présidents de l’association Ithran Oussirem et du comité de village, au lieudit «Fraghda» où des travaux de décoration ont été entamés il y a quelques mois. Après un cours d’eau, surplombé d’un joli pont, la route qui monte vers le village est soigneusement bordée d’une clôture en bois peinte en blanc et d’arbres plantés tout le long. La première des choses qui sautent aux yeux, c’est la propreté des lieux, un fait malheureusement rare ces dernières années.

Avant la placette centrale, nous voyons des villageois en plein travaux de peinture, de crépissage des murs, de pose de clôtures, etc. «Cela fait quatre mois que nous avons entamé ces travaux, en puisant dans nos valeurs ancestrales d’entraide et de solidarité, notamment la plus connue à travers les âges «Thiwizi». Après avoir relancé notre comité à la fin de l’année 2017 et prenant comme exemple nos voisins d’Azemour Oumeriem qui ont remporté le premier prix du concours du village le plus propre, nous avons commencé par de simples nettoyages des rues et des fossés et l’abattage de quelques arbres gênants. Et chemin faisant, nous avons vu le résultat et persévéré pour aboutir à tout ce que vous voyez aujourd’hui», nous expliquera M. Moussouni, qui nous montre, non sans fierté la placette principale du village parée d’ornements.

Là, par le bais d’une adduction faite des nombreux puits qui existent dans la région, «riche en ressources hydriques et possédant une nappe souterraine d’une grande capacité, localisée au lieu dit Thamrijth », comme nous nous l’expliquent nos accompagnateurs, les villageois ont érigé une fontaine, construite sur un style architectural local.

«Une partie du village déplacée»

Dotée de plusieurs robinets à grand débit, nos interlocuteurs nous affirment que même les villages voisins puisent de son eau, notamment lors des pénuries d’été. Juste à côté, se dresse une stèle à la mémoire des 26 chouhada du village dont la liste nominative a été inscrite sur l’une des façades. Sur place, nous avons eu l’occasion de rencontrer un ancien Moudjahid qui, avec beaucoup de fierté, nous raconte un épisode de la révolution vécue par les siens. «L’armée française a dû déplacer une partie du village pour installer ici un poste avancé, vu le grand engagement de la population locale dans la révolution.

Je me souviens très bien, c’était en 1958, au plus fort de l’opération Jumelle», dira Dda Amar n’Ali, du haut de son âge avancé, mais se souvenant des moindres détails de cette belle épopée de l’Histoire de notre pays. Un jardin public, décoré de deux portraits peints des écrivains Mouloud Mammeri et Mouloud Feraoun, est implanté à côté de ce monument. Tapissé en gazon naturel, doté de bancs et ornés d’objets traditionnels, comme les poteries berbères anciennes, il offre un espace idéal pour le repos et les loisirs. Ses allées sont conçues de manière à avoir la lettre symbolique «Z» en Tifinaght au-dessus duquel le drapeau national flotte et côtoie avec fierté l’emblème amazigh. Juste à côté, il y a une mosquée construite en préfabriqué.

«Sa réalisation a coûté 350 millions de centimes, un don d’Algérois, originaire du village. Quant aux terrains sur lesquels nous avons implanté ces projets, ils nous ont été cédés, l’un par le Moudjahid Dda Amar n’ Ali et un autre par la veuve d’un de nos concitoyens, Chabi Slimane», nous précise M. Moussouni. L’étape suivante de notre randonnée à Avarane nous a menés à une autre petite placette «Thazrouts», que nous avons pu rejoindre à travers les ruelles étroites du village, d’une propreté éclatante et fleuries à souhait. «C’est là que se tenait à l’époque de la révolution le camp des soldats français et à titre symbolique, nous allons y ériger le buste d’un Moudjahid muni de deux fusils croisés», nous apprennent nos guides.

C’est là aussi que sont implantées deux «horloges naturelles» qui peuvent vous indiquer l’heure de la journée rien qu’avec la position des rayons du soleil. Jouxtant les lieux, une maison kabyle ancienne qui a gardé toute son originalité fait office de musée du village. L’intérieur a gardé toute sa décoration, comme au temps les plus lointains de la société kabyle et on y trouve tous les objets authentiquement et précautionneusement préservés, tels les Ikoufans, Thaarichth, Adaynin, l’kanoun, etc. C’est là aussi que M.M. Moussaoui et Chabouni lève le voile sur l’origine de l’appellation du village en nous entrainant à l’ombre d’un grand figuier, sans doute vieux de plusieurs décennies : «Vous voyez cette variété de figuier noir, on le nomme Avarane.

C’est cet arbre qui a donné son nom à notre village, car, jadis, des figueraies de cette espèce s’étiraient à perte de vue ici. Ces terres appartenaient aux habitants de Thadarth Thamoukrant, principal village à l’époque de notre «arch». Une partie de sa population a fini par peupler toute la région. «Les anciens s’adonnaient beaucoup aussi à la culture maraichère, vu l’abondance de l’eau en ces lieux», nous apprennent nos hôtes. En longeant la ruelle, tout aussi propre que les précédentes, menant vers Thakharouvth, nous découvrons des murs couverts de fresques, représentant tout ce qui a trait à la culture amazighe tells des bijoux, de la poterie… , des portraits d’artistes connus de la scène algérienne, comme Slimane Azem, El Hesnaoui, Lounes Matoub… Et ceux de héros de la glorieuse guerre de libération, à l’instar de Abane Ramdane, Larbi Ben Mhidi, Boudiaf, Hocine Ait Ahmed, etc.

Les villageois construisent leur propre station d’épuration

Nous avons achevé notre visite dans les quartiers situés en bas du village. Nous y découvrons d’autres merveilleuses œuvres des vaillants villageois. «Nous n’avons pas voulu nous contenter de simples actions d’embellissement, nous avons aussi pensé à innover par d’autres initiatives de portée environnementales et écologiques», soutient M. Moussaoui. Effectivement, nous avons pu constater deux petits projets, d’un grand impact sur la nature et l’environnement, qu’aucun autre village n’a pu réaliser jusque-là. Il s’agit d’une station d’épuration des eaux usées, par l’entremise d’une succession de bassins de décantation et de plantes épuratrices «que nous avons récupérées au niveau des barrages d’eau», précise M. Chabouni.

Implanté en aval d’une conduite d’assainissement se déversant à ciel ouvert dans un cours d’eau, ce système transforme les eaux usées en eau limpide et claire comme l’eau de fontaine. «Cette eau sera utile pour la préservation de la faune et la flore de la région et pour l’irrigation en agriculture», disent nos interlocuteurs. Les citoyens de ce village comptent ainsi régler un problème très nuisible que même les autorités peinent à solutionner, surtout que nombreux sont les cours d’eau pollués par les rejets des réseaux d’assainissement. L’autre innovation des villageois consiste en un centre de tri sélectif et de compostage, mis au point au quartier Idhazen, avec la collaboration de l’association universitaire dénommée «Association pour l’initiation au développement durable» (AIDD), dirigée par Mme Bourbia.

«Ces deux réalisations nous permettent de dépasser le cadre des seules opérations d’embellissement, pour d’autres œuvres d’un grand intérêt écologique. Et ce centre de tri et de compostage servira également à éliminer les rejets des huileries, les sous produits de l’huile d’olive, le grignon et les margines, que nous récupérons et stockons dans une citerne. Ils seront transformés, grâce à un procédé spécifique, en produits fertilisants utilisables en agriculture», affirment nos guides.

Rabah A.