Par DDK | 30 Janvier 2006 | 3304 lecture(s)

L’olivier, richesse de la Kabylie

Par Rachid Oulebsir

37 variétés d’olives sont recensées en Kabylie, avec trois principales reconnues par l’office oléicole international (Chemlal, Azeradj et Lemli). Sur les 1 500 pressoirs disséminés à travers le nord de l’Algérie, plus de mille moulins tournent dans les villages et hameaux du Djurdjura, des Bibans, des Babors et de la Vallée de la Soummam, avec une variété technologique allant du vieux pressoir mû par un cheval, jusqu’à la centrifugeuse électrique, le top de la modernité dans le domaine de l’oléifaction. Sur les 740 000 hectolitres d’huile fabriqués en 2004, plus de 500 000 ont été le fruit des huileries de Kabylie. Au delà des quantités produites, le capital le plus intéressant est le savoir-faire et la maîtrise technologique des processus de production de l’olive et de l’huile, dont peuvent être fiers les professionnels de la branche dans la région. Des milliers de familles vivent de la production d’olives, et une puissante corporation fabrique et organise le commerce de l’huile d’olive. L’huile d’olive est redevenue de mode en Occident. Scientifiques, spécialistes de la gastronomie et de la cuisine raffinées, diététiciens, pharmaciens, esthéticiens et autres marchands de silhouettes, réhabilitent ce jus miraculeux pour en tirer de substantiels revenus. Celle de Kabylie a la chance d’être entièrement biologique. L’olive est produite sans engrais, sans pesticides, triturée sans adjuvants. L’huile, fabriquée selon les procédés technologiques européens, est conditionnée sans conservateur ni colorant et classée suivant les normes internationales. Pourquoi alors cette huile si propre ne trouve–t-elle pas à se placer sur le marché international ? Le mythe de la meilleure huile du mondeL’oléiculture algérienne vit sur des mythes. L’huile d’olive, médicament pivot de la pharmacopée traditionnelle, symbole d’autonomie économique et de liberté, aliment incontournable des résistants à l’envahisseur et à l’occupant, est devenue, dans l’imaginaire populaire, un élément du blason identitaire national. L’huile produite par le moulin traditionnel, à meule de pierre et presse de bois, qui triture l’olive bien mûre à la cadence d’un cheval serait la meilleure du monde ! Le célèbre cru de Tablazt dans la haute Soummam médaillé à l’exposition universelle de Bruxelles de 1910, les huiles âpres des orées forestières des Bibans, les huiles légères vert jade des piémonts de Bouira, les huiles suaves de haute Kabylie aux arômes fugaces de pins et de chênes, les huiles rose orangées de Seddouk, les huiles mordorées du littoral bédjaoui… Mille saveurs, mille couleurs ! Ce florilège idéalisé traduit-il la réalité ?Comment ces prestigieux labels ne sont-ils pas valorisés sur le marché international, sachant qu’un litre d’huile d’olive biologique vaut plus de 10 litres de pétrole, au prix de 50 $ le baril !Peut-on espérer un jour voir l’huile de Kabylie reprendre la place qui était la sienne sur le marché international dans la seconde moitié du 20ème siècle ?Le dossier que nous présentons expose, chiffres à l’appui, la situation de l’oléiculture nationale à la fin de l’année 2004. Derrière les clichés et les situations idéalisées, la réalité est moins idyllique. La branche oléicole vit une dramatique crise et n’arrive pas à redémarrer après un demi siècle d’abandon. Il appartient aux concernés de tirer les leçons qui s’imposent.Le terroir est malade, le savoir-faire s’est perdu, les rituels identitaires se sont folklorisés. La vieille génération d’oléiculteurs s’accroche à un passé idéalisé, sans pouvoir transmettre des compétences mesurables autres que des clichés et des croyances régulièrement démenties par la science agronomique. La nouvelle génération de paysans qui s’intéresse à l’olivier, découvre le résultat effrayant de son abandon durant les quarante ans qui ont suivi la fracture des huit années de la guerre de libération nationale.Tout est à refaire en somme ! Suivez-nous dans ce petit voyage à travers les oliveraies de Kabylie, et à l’intérieur des moulins de la Soummam : Un zoom sur ce que nous avons perdu, une douloureuse introspection !L’oléiculture sacrifiéeLe verger national de l’olivier n’a cessé de se dégrader et de dépérir, et sa culture de s’appauvrir depuis 1963, année durant laquelle le premier gouvernement de l’Algérie indépendante avait interdit l’exportation privée de l’huile d’olive, supprimant, du coup, le métier de négociant international de cette noble matière grasse, coupant l’Algérie des nations développées telles l’Italie, l’Espagne ou la Grèce, pays où l’oléiculture est une préoccupation stratégique nationale.La réforme agraire de Houari Boumediene viendra, dans les années soixante-dix, reléguer l’olivier au statut d’arbre décoratif. Ce fut l’abandon de l’olivier national et le début de l’importation de l’huile d’olive de Tunisie ! L’olivier symbolisait la fierté d’une région, la liberté et l’autonomie du paysan montagnard. Les choix politiques en matière d’agriculture ont ruiné les fellahs et accéléré l’exode rural. Dans les années quatre-vingt, des options technicistes en matière d’outillages propres à l’oléiculture ont achevé de déstructurer les rapports entre les paysans producteurs d’olive et les oléifacteurs fabricant l’huile. L’importation de la "chaîne continue" après la "super presse", deux types de moulins à olive qui utilisent très peu de main d’œuvre, a tué les pratiques ancestrales liées à la trituration de l’olive. Plusieurs métiers ont ainsi disparu. Les scourtiniers qui tissent les sacs plats (scourtins) servant à presser la pâte d’olive, les bûcherons qui alimentent de leurs fagots les moulins traditionnels, les ouvriers des pressoirs qui manœuvrent les divers outillages et ustensiles anciens, tous ces métiers ont périclité.Les résultats des diverses politiques jacobines qui n’ont jamais associé les paysans à la réflexion sur les choix et encore moins aux décisions sont là : Au prix de 250 à 300 DA le litre, l’huile d’olive est devenue un produit de luxe inaccessible aux bourses moyennes. Avec une consommation moyenne de moins de deux litres par an, l’algérien est un faible utilisateur d’huile d’olive, contrairement aux idées reçues. La plus forte consommation est enregistrée en Kabylie dans les familles d’oléiculteurs. Elle dépasse allégrement les 20 litres par personne et par an selon l’estimation des producteurs locaux. A titre comparatif, cette consommation est de 19 litres par personne en Grèce, et de moins d’un litre seulement en France ! Malgré l’importance du verger oléicole qui occupe 40% de la surface arboricole nationale, l’olivier ne produit que 5% de la consommation nationale en graisses végétales et en huiles, ce qui impose un recours à l’importation des huiles de graines pour une valeur oscillant entre 300 à 400 millions de dollars par an. La Consommation moyenne annuelle d’huile d’olive dans quelques pays du pourtour méditerranéen est donnée dans le Tableau A:La consommation moyenne de 2 litres par personne et par an cache de grandes disparités régionales. C’est en Kabylie que l’on consomme le plus d’huile d’olive à l’évidence, la cuisine de cette région est à base d’huile d’olive exclusivement. Elle avoisinerait les 30 litres par personne voire plus, selon les estimations des professionnels de la région de Tazmalt. 20 Millions d’oliviersSur 830 millions d’oliviers cultivés dans le monde, 90 % sont répartis sur le bassin méditerranéen. L’Espagne et l’Italie sont en tête des producteurs, puis viennent la Grèce, la Turquie, la Tunisie et le Maroc. Avec moins de 200.000 Ha l’Algérie est le pays qui a progressé le moins dans le bassin méditerranéenL’Algérie compte environ 20 millions d’oliviers, quantité négligeable par rapport aux possibilités de la surface agricole utile (S.A.U), très loin derrière la Grèce avec 96 millions d’oliviers, la Tunisie et ses 53 millions d’arbres et sans aucune comparaison avec l’Italie ou l’Espagne, dont le verger dépasse les 200 millions d’oliviers.Dans le verger national 40% des oliviers sont atteints de vieillesse et ne produisent plus rien. L’éloignement des paysans de leurs terres, dû à l’exode rural, s’est accompagné de la déperdition des connaissances et pratiques liées à l’oléiculture transmises durant des siècles par les ancêtres. Les jeunes algériens ne savent rien, ou presque, de l’olivier, sa culture, sa production, sa protection, son avenir et tous les bienfaits qu’il prodigue à l’être humain, d’où le peu d’intérêt qu’ils accordent à cet arbre miraculeux.L’Algérie pays possédant tous les atouts naturels climatiques pour être un pays exportateur d’huile d’olive, demeure à la traîne et subit la dépendance technologique en la matière.Le retour à la terre et la réhabilitation de l’olivier s’impose comme solution prometteuse aux problèmes de chômage et de dépendance alimentaire. La prise de conscience des propriétaires terriens et des pouvoirs publics est bien réelle. Reste à réunir toutes les énergies et tracer une stratégie de développement de l’oléiculture. L’ambitieux programme du plan national de développement agricole (PNDA) n’est malheureusement pas adapté à la particularité du relief de Kabylie où il est impossible de lancer de nouvelles plantations comme il est loisible de le faire sur les hauts plateaux et dans les oasisEn kabylie la modernisation passera par le rajeunissement du verger, sa densification et l’introduction de variétés locales plus juteuses comme Azeradj qui donne plus de 30 litres au quintal d’olive. La logique uniforme qui préside à l’octroi des aides au financement des actions de relance de l’oléiculture pénalise la région de Kabylie, où il n’y a plus de surfaces libres pour des plantations nouvelles.Un retard trop grandL’Europe du Sud concentre à elle seule 65% de la superficie mondiale plantée d’oliviers avec plus de 70 % du verger total estimé à 830 millions d’oliviers. L’Afrique du Nord possède plus de 13% de ce total sur une aire représentant plus de 20% de la surface totale dans toutes les nations. Le Moyen-Orient et l’Asie sont à égalité avec l’Afrique du Nord en nombre d’oliviers, mais sur une surface moindre, alors que l’Amérique latine et les USA cultivent 3 % de l’olivier mondial sur 2% de la superficie totale. Ce tableau comparatif nous enseigne que l’Afrique du nord, contrairement aux idées reçues, n’est pas le berceau de l’olivier. Elle compte à peine 1/5 du verger européen, à égalité avec les pays du Moyen-Orient où la même quantité pousse sur une surface plus réduite de moitié. Ceci dénote une grande maîtrise dans ces derniers pays, des façons culturales et une situation plus spontanée en Afrique, notamment en Algérie qui accuse un grand retard dans la maîtrise rationnelle de l’oléiculture, reproduisant les anciennes méthodes avec leurs défauts majeurs.Les pays Européens sont passés depuis des décennies du stade de la cueillette à celui de la récolte appliquant tous les progrès scientifiques au développement des vergers, à la sauvegarde des espèces et à l’accroissement des productions avec réduction des coûts. En Algérie, le retard cumulé est incommensurable. La prise de conscience est tardive. Trois décennies d’abandon ont ravagé le verger national et La reprise est laborieuse. Le paysan résonne toujours en terme de cueillette et subit les lois de la nature, son action sur le verger est très réduite. La recherche scientifique est quasiment inexistante dans le domaine de l’oléiculture. L’oliveraie de type traditionnel occupe 88 % de la surface agricole utile oléicole alors que les oliveraies modernes ne couvrent que 12 % du patrimoine national.

A suivre

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