Inondations et stratégie de la gestion des risques – Lorsque la culture de la prévention fait défaut

Trois années jour pour jour après les inondations qui ont défiguré une partie de la ville de Ghardaia et emporté des dizaines de vies humaines, les Hauts Plateaux de l’Ouest, et particulièrement la région d’El Bayadh, viennent de subir la colère du ciel rendue possible par la gabegie des hommes

C’est un scénario qui se répète presque régulièrement à chaque début de la saison des pluies automnales, pluies connues pour leur régime de torrentialité autour du bassin méditerranéen. L’adage le dit bien : gérer, c’est prévoir. Et la prévision induit automatiquement un système de prévention, particulièrement dans le cas lié aux calamités naturelles telles que les inondations.

Partout dans le monde, les coûts économiques (matérialisés en devis) prennent désormais en compte les impondérables liés aux risques sécuritaires, sanitaires, industriels et naturels. Mieux, les banques qui financent les projets ne mobilisent les crédits qu’après avoirs jaugé des différents aléas qui pèsent sur eux. De même, les compagnies d’assurances modulent les niveaux de garantie et les prestations de remboursement en fonction des risques auxquels sont exposés les personnes et les objets assurés (projets, marchandises, immeubles, unités industrielles, personnel des ateliers…). Malheureusement, la culture des assurances, portant sur la vie humaine, le cheptel ou les immeubles, demeure une donnée encore négligeable dans notre pays. Elle commence à peine, dans les structures administratives et auprès des certaines entreprises à être intégrées comme acte de gestion faisant partie de l’économie générale du pays.

En tout cas, notre pays n’a été que trop instruit par les épreuves que sa géographie physique et la gestion approximative de son économie ont fait déchaîner sur son territoire. L’on ne peut pas, en effet, se permettre de continuer à gérer anarchiquement et dans la précipitation la survenue de catastrophes au prix de vies humaines et d’infrastructures économiques qui auraient pu être sauvées avec un minimum d’organisation des méthodes d’intervention. Mieux, la prévention des risques majeurs suppose que ces mêmes infrastructures, immeubles et équipements aient fait l’objet d’études approfondies avant leur réalisation. Les ponts qui cèdent au premier flux automnal, les immeubles qui reçoivent au niveau du rez-de-chaussée un mètre d’eau, les appartements du dernier étage qui se transforment en mares pour avoir été submergés par les eaux provenant des terrasses, tout cela, il faut l’avouer, n’est pas normal et ne peut être admis dans un pays qui consacre des budgets astronomiques, déclinés en milliards de dollars, à ses infrastructures.

Au sens de la loi, un risque majeur est défini comme étant  » une menace permanente du fait de catastrophes naturelles ou d’activités humaines liées au progrès technologiques et à l’usage accidentel qui pourrait être fait de certaines matières « . Désormais, l’installation d’unités industrielles sont tributaires des études d’impact sur l’environnement comme cela se fait à travers tous les pays du monde. En outre, il est fait obligation aux industriels, aux agriculteurs et aux particuliers exerçant certaines activités spécifiques de contracter des assurances contre les catastrophes. Comment sont mis en mouvement les règles de prévention et les dispositifs d’intervention dans notre pays ? Certains exemples qui meublent notre actualité ou qui sont survenus dans un passé récent montrent toute l’impréparation des pouvoirs publics et de la société face aux calamités naturelles ou industrielles. En dehors des accidents domestiques ou industriels circonscrits dans un espace limité (maison, quartier, atelier industriel) et ayant une envergure restreinte, certains événements prennent des proportions plus dramatiques et se transforment en catastrophes, comme celles liées au climat, aux incendies de forêts et aux séismes.

Défaillances et impréparation

S’agissant spécialement des inondations, notre pays a bénéficié depuis 2010 d’un outil technologique important permettant de limiter les dégâts liés à ce phénomène. Il s’agit de la carte des zones inondables dressée par le ministère des Ressources en eau.

Elle est censée être exploitable et mise à la disposition des services techniques avant la fin de l’année 2011. Elle sera l’instrument de choix pour l’ensemble des services techniques et les administrations concernés par les projets de construction.

Les exemples qui se sont répétés, presque avec le même schéma de déroulement, au cours vingt dernières années et où l’on a assisté à des quartiers entiers qui ont été engloutis sous le poids des eaux et de la boue ont amené les pouvoirs publics à réfléchir sur les solutions permettant d’éviter de construire sur les zones inondables au lieu d’avoir à apporter des solutions de rafistolage après que des dégâts auront été déplorés dans une région.

Malheureusement, l’on a eu à constater que les constructions sur les zones connues de tous comme étant inondables ne se limitent pas à des initiatives illicites de quelques citoyens pris à la gorge par le problème du logement ; elles sont parfois l’œuvre des pouvoirs publics !

On a des exemples d’édifices publics emportés comme un menu objet par les eaux furieuses d’un talweg sur les berges duquel l’édifice est assis. Lorsque ce genre de négligence et de laisser-aller niche au sein même des structures de l’Etat, il y a lieu de tirer la sonnette d’alarme et de déclarer l’  » état d’urgence  » dans ce domaine.

La nouvelle carte élaborée par le département des Ressources en eau, les techniciens ont identifié les côtes (courbes de niveau) que peuvent atteindre les hautes eaux constituant la crue. À partir de ces côtes d’alerte, les zones non constructibles sont portées en ‘’rouge’’. Tous les services techniques concernés par les projets de construction sont appelés à disposer d’une copie de cette carte avant de faire le choix définitif de l’assiette de terrain à bâtir Part ailleurs, les travaux de confortement de berges dont ont bénéficié certaines villes algériennes afin de leur éviter les risques d’inondations ont besoin d’être multipliés et perfectionnés.

Les ouvrages de corrections torrentielles par le système de gabionnage sur les versants des terres entourant les villes ont joué leur rôle de protection des ensembles urbains et des quartiers dans plusieurs pays du monde. En Algérie, des expériences de ce genre ont été réalisées dans certaines villes. Il importe de les généraliser et de diversifier leurs modalités techniques (ouvrages en béton, en pierres sèches, en caisses de gabion, système de revégétalisation des talus et des berges,…). C’est un phénomène connu, y compris par nos ancêtres. Les premières pluies d’automne, obéissant à un régime d’écoulement torrentiel, sont milles fois plus dangereuses que les pluies d’hiver au débit normalisé dans la journée. Ainsi, les pluies qui se sont abattues sur El Bayadh au cours du week-end dernier, ont atteint un volume de 60 mm en l’espace d’une heure, quantité qui tombe pendant 3 à 4 jours en hiver.

Un autre phénomène a permis d’aggraver le sinistre : depuis que les collines et les montagnes sont dénudées du fait des grands incendies qui ont affecté nos massifs forestiers au cours des vingt dernières années, les inondations ne se limitent pas à une surcharge d’eau dans un espace limité ; elles se manifestent également par un phénomène autrement plus dangereux, à savoir les coulées de boue. On l’a vu particulièrement à Bab El Oued en 2001 lorsque le marché Triolet et la place des Trois horloges étaient englouties avec des amas de boue où étaient enterrés vivants des habitants du quartier.

Au vu des sinistres et drames que le pays et les populations ont a eu à vivre du fait du déchaînement des éléments de la nature ou d’autres calamités, la gestion des risques majeurs et des catastrophes naturelles fait l’objet de plusieurs innovations et mises à jour aussi bien techniques que législatives. Cela se fait au rythme des leçons que notre pays ne cesse d’apprendre en matière d’aléas naturels et de risques technologiques ou industriels. En 2005, une nouvelle législation nationale en matière de prévention de risques majeurs est venue faire la synthèse de tous les textes et règlements disparates.

Ces derniers, non seulement manquaient de cohérence et d’articulation entre eux, mais, pire, ils n’ont pas pénétré et imprégné les structures techniques et administratives censées s’en servir. La nouvelle législation est aussi conçue pour réduire les coûts économiques induits par d’éventuelles calamités naturelles ou catastrophes industrielles.

Amar Naït Messaoud