De la gérontocratie faisant table rase

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Après tant d’errements et de navigation à vue, ce serait une erreur politique et historique de continuer, dans un contexte dit de réformes politiques, à laisser davantage à la marge ce qui est censé faire la force et le joyau de notre pays, à savoir sa jeunesse, en perpétuant l’esprit d’une gestion gérontocratique condamnée par l’histoire.

Par Amar Naït Messaoud

Les ondes de choc nées de la secousse de janvier 2011- lorsque les jeunes algériens sortirent dans la rue pour manifester leur désarroi dans un contexte appelé Printemps arabe- se sont étendues et étalées pratiquement sur les dix premiers mois de l’année. Ce sont des mouvements, parfois catégoriels et d’autres fois locaux, qui ont pris le relais pour exprimer le désarroi social dans lequel évoluent les populations algériennes et particulièrement la frange juvénile.

En ce 57e anniversaire du début du déclenchement de la Révolution de novembre, et presque un demi-siècle après la libération du pays, l’ensemble du personnel qui compte sur le plan de la gestion et de la décision- pouvoirs publics, élite politique, monde associatif- est interpellé par les situation que vit la jeunesse algérienne à l’ombre d’une rente pétrolière qui ne s’est jamais démentie sur le plan des recettes. A plusieurs reprises, des faiseurs d’opinion eurent à se poser des questions du genre : « que reste-t-il de l’esprit ou du serment de novembre » ? Ou bien encore : « que valent les valeurs de novembre dans le cœur et dans l’esprit de notre jeunesse » ? Aussi légitimes soient-elles, ces interrogations sont nées d’un constat implicitement incrusté dans notre quotidienneté.

En fait, un constat qui vaut réponse et qui décline une amère vérité ; celle qui établit que, entre la jeunesse algérienne- coincée depuis des années entre hittisme, chômage, déscolarisation, drogue, banditisme et harraga- et novembre 54, il y a comme un hiatus et un brouillard que les décideurs politiques et les gestionnaires de l’économie du pays ont toutes les peines du monde à dissiper.

La réalité est que l’esprit de la révolution a été perverti depuis longtemps par les nouvelles « valeurs » idéologiques d’exclusion que s’est attribué le parti unique qui a succédé au glorieux FLN et par la gestion clientéliste qui a été faite de la rente pétrolière. Au nom de l’ ’’historicité’’ et de fictives constantes nationales beaucoup de tort a été fait à l’image de la révolution de novembre 1954 et aux idéaux censés justement être défendus et prolongés par la jeunesse issue de l’indépendance. L’arbitraire, la corruption et le copinage installés par le pouvoir politique rentier comme mode de gouvernance n’ont pas épargné les valeurs et l’esprit de novembre. On en est arrivé à ce que l’image des anciens combattants moudjahidine été malmenée, froissée et, pour tout dire, dénaturée.

Le silence autour de cette question a duré ce que durent les dictatures et les tyrannies ayant installé soumission et phobie au sein de la société. Depuis que le pays a commencé à sortir progressivement du tunnel de l’aventure terroriste, grâce à ses patriotes et à la frange la plus éclairée de la société et de l’Etat, la jeunesse algérienne s’est donnée comme revendication de se faire une place dans le pays ; une place qui reflète la proportion qu’elle tient dans la démographie du pays, soit plus de 70 %. N’ayant pas toujours trouvé oreille attentive, les jeunes algériens ont eu recours à des solutions extrêmes qui relèvent parfois de l’automutilation et du suicide. Ainsi, depuis qu’elle a commencé dans le quartier de Sidi Salem à Annaba en 2006, l’aventure harraga ne fait que s’amplifier, se prolonger et engendrer de nouveaux malheurs. A lui seul, le phénomène de l’émigration clandestine constitue un symptôme et une tragédie qui suffisent largement à exprimer l’étrange déréliction humaine qui obère les horizons de la jeunesse algérienne.

Dans ce genre de suicide collectif, aucun discours patriotique, dût-il être inspiré par les valeurs de sacrifice de novembre 54, ne peut avoir de prise sur le comportement rebelle et ‘’mutin’’ de notre jeunesse. De même, qu’a pu faire cette fetwa sortie en 2007 de la bouche d’un cheikh confortablement assis en tailleur dans un douillet coin de la mosquée et qui culpabilise davantage les candidats à l’aventure harraga en leur apprenant que, en mourant en plaine mère, ils iraient droit à l’enfer ? Tout ce que vit le jeune algérien dans cette terre vaste pourtant de ses 2,4 millions de km2 le pousse décidément dans ses derniers retranchements qui lui font voir justement l’enfer.

Après tant d’errements et de navigation à vue, ce serait une erreur politique et historique de continuer, dans un contexte dit de réformes politiques, à laisser davantage à la marge ce qui est censé faire la force et le joyau de notre pays, à savoir sa jeunesse, en perpétuant l’esprit d’une gestion gérontocratique condamnée par l’histoire.

Comment rendre l’espoir et les sourire aux jeunes algériens, eux qui, tout en étant scolarisés ou parvenus aux études supérieures, n’ont aucune assurance quant aux débouchés du travail ? Le peu d’ouverture économique enregistré par notre pays depuis la fin des années 1990 a montré les limites des formations scolaires, professionnelles et universitaires dispensées dans nos établissements. Le sommet de l’absurdité est sans doute ainsi atteint pour un pays qui consacre le plus gros budget de la nation à l’éducation et à la formation lorsqu’il se trouve contraint d’ ‘’importer’’ des ouvriers spécialisés et des contremaîtres de la lointaine Chine pour assurer le fonctionnement de certains chantiers confiés à des sociétés étrangères.

La qualification et la valeur des diplômes délivrés par les établissements algériens sont loin de correspondre aux exigences du monde du travail. D’où un chômage spécifique qui pend en étau les jeunes diplômés algériens. Une grande partie d’entre eux n’ont eu de choix, au cours de ces dernières années, que celui de s’inscrire à l’ANEM pour un poste de pré-emploi ou, le cas échéant, de décrocher un poste dans la fonction publique, structure peu regardante sur la valeur réelle du diplôme. La marginalisation d’une large partie de la jeunesse algérienne remonte aux décennies passée. La forte croissance démographique, les grands défis de la transition économique, les médiocres performances de l’école, de l’université et des centres de formation, les nouveaux impératifs d’une mondialisation des économies exigeant compétitivité et esprit d’innovation, tous ces facteurs, se sont greffés au passif d’une gestion assurée par le parti unique. Ce qui a débouché sur l’impasse sanglante d’octobre 88.

Aujourd’hui, le taux de chômage de la population algérienne est officiellement établi à 10%. Or, décortiqué dans son détail, ce taux nous révèle que plus de 25% de la jeunesse sont au chômage. C’est l’exercice auquel s’est livré le FMI en 2010 en insistant sur les investissements créateurs de croissance et d’emplois seuls à même de pouvoir atténuer les risques d’une ‘’bombe’’ sociale que constitue l’énergie juvénile algérienne. Une formation de qualité faisant des jeunes une force sociale qui compte, l’accès aux moyens modernes de la culture permettant l’exercice d’une citoyenneté émancipée et l’ouverture des horizons politiques qui feraient table rase du règne de la gérontocratie, sont sans doute les nouvelles valeurs susceptibles de prolonger et de concrétiser les valeurs de novembre 54.

A. N. M.

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