En finir avec la trahison des clercs

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La prochaine Assemblée populaire nationale pourra-t-elle initier des ébauches dans cette direction ? L’électeur en détient assurément une grande part de responsabilité.

Par Amar Naït Messaoud

Le bulletin de vote qui sera glissé le 10 mai prochain dans l’urne est considéré imparablement comme un acte citoyen. Il est évident que la démocratie est loin de pouvoir se limiter à l’opération de vote-loin s’en faut, et l’histoire des démocraties occidentales est là pour nous le rappeler- ; cette opération en est néanmoins la vitrine la plus visible.

En poussant un plus loin l’analyse, nous dirions que cela devrait être plutôt le couronnement d’un processus de maturation sociale qui, dans notre pays, a subi maintes vicissitudes et soubresauts et un parcours des plus chaotiques. L’histoire contemporaine n’a pas fait de cadeau à l’Algérie. Et cela s’est traduit d’une façon dramatique dans la cohésion de la société et dans la conduite des institutions. Nul idéalisme ne saurait cependant nous faire faire l’économie d’une construction institutionnelle, aussi ardue et aussi éprouvante qu’elle puisse être.

Lorsque la situation dangereuse du pays l’exigea, l’on s’est même permis un Conseil national de transition (CNT) sous le règne de Boudiaf faisant fi des ‘’scrupules’’ électifs qui étaient vus à l’époque comme une ‘’coquetterie’’ démocratique dans un pays poussé à la perdition. Grâce aux efforts de la nation, des forces républicaines et de l’armée, le spectre de la régression historique du pays a été balayé même si le prix payé a été des plus exorbitants. La bête immonde du terrorisme intégriste a été terrassée sur le terrain. Au moment où les citoyens s’attendaient une confirmation de cette victoire par un prolongement politique et institutionnel digne des sacrifices du peuple algérien, des tergiversations troublantes, s’apparentant à des reniements manifestes, ont vu le jour au sein d’appareils politiques vermoulus qui ont pendu leur crémaillère dans les sphères sensibles de l’État. Les patriotes, démocrates et républicains de ce pays n’ont malheureusement, jusqu’à ce jour, pu réussir un regroupement salutaire.

Les sensibilités de leadership, les interférences et parasitages sustentés par les forces extérieures (nichées par exemple dans certains cercles du pouvoir politique) se sont toujours mis au travers de la voie de l’unité des rangs et du regroupement des forces. Il s’ensuivit que les énergies les plus saines et les plus désintéressées se sont retrouvées prisonnières d’une mécanique infernale où la vaine tentation de leadership et les séductions rentières ont pris un ascendant asphyxiant sur les luttes d’avant-garde.

Au cours de ces dernières interventions, le leader du Mouvement populaire algérien a rappelé qu’il n’en est pas de même du côté de la mouvance islamiste. D’abord, celle-ci est moins menacée par l’abstention. Ensuite, elle a toujours l’ambition et la possibilité de rassembler ses ‘’troupes’’ quels que soient les partis où elles élisent domicile.

La preuve vient d’être donnée par l’Alliance de l’Algérie verte qui regroupe trois partis islamistes qui avancent avec des listes uniques pour les prochaines législatives. Mieux, Hamlaoui Akouchi, le secrétaire général d’El Islah, un des trois partis composant cette alliance, vient de déclarer, dans un entretien publié par le journal Echourouk de samedi dernier, que « ces trois partis vont se fondre dans une seule structure après les élections » et qu’ils comptent y ajouter les partis de Abdallah Djaballah et de Abdelmadjid Menasra, qui, pour l’instant, font cavalier seul. Grisé par de telles perspectives unionistes, H.Akouchi annonce prématurément la victoire des islamistes dans le scrutin décisif du 10 mai 2012.

Face à cet excès d’assurance du camp islamiste, l’émiettement des voix des démocrates risque de coûter cher au pays. Cet émiettement est, rappelons-le, renforcé par le foisonnement des listes indépendantes et…le spectre de l’abstention. Cette dernière éventualité-si par malheur elle prenait une forte proportion- ne pénalisera que les démocrates républicains. Les rivalités et les luttes intestines affectant ces derniers depuis des années donnent d’eux une image peu ‘’aimable’’ et une vision suspecte de l’exercice de la politique. C’est du discrédit du politique qu’il s’agit, tendance qui risque de jeter la jeunesse algérienne dans un fatal ‘’apolitisme’’ qui profiterait aux forces de la régression.

Le scénario nous rappelle étrangement la théorie de la « trahison des clercs » exposée au début du 20e siècle par l’intellectuel Julien Benda. « Un seul parviendra au pouvoir ; si tu ne m’élimines pas, je t’éliminerai », déplore le poète Aït Menguellet dans une chanson prémonitoire datant de 1986. La leçon ne semble pas avoir été retenue.

Les vases communicants qui relient les conservateurs, tapis dans les structures du pouvoir politique, aux islamistes constituent indéniablement une autre force d’inertie pour le progrès social et un barrage pour la promotion de la mouvance démocratique et républicaine.

Nous savons bien que c’est e c’est le prolongement fatal de l’un- parvenu à une impasse historique par sa gestion policière et rentière de la société- qui a donné naissance à l’autre.

Cette métamorphose par métastases a servi de ‘’stratégie de survie’’ à l’idéologie de l’ancien parti unique, qui se sait pourtant condamné par le cours inexorable de l’histoire.

Certes, les forces conservatrices et islamistes se trompent d’époque. La jeunesse algérienne de 2012, tout en broyant du noir dans une situation de chômage chronique et de manque de perspective, est en mesure de demander des comptes à ses gouvernants. Elle le fait souvent anarchiquement, à l’aide des pneus brûlés et de sièges d’APC cadenassés. Elle a fini par ‘’socialiser’’ la culture de l’émeute et ‘’domestiquer’’ la violence.

Ces mouvances politiques- nourries qu’elles sont aux mamelles de la rente et se trouvant dans un état d’accoutumance ou d’addiction pathologique- vont à rebrousse-poil des exigences de la société actuelle. Elles ne peuvent, néanmoins, lâcher du lest que face à une opposition démocratique unie, vigoureuse et civilisée. Une force démocratique et républicaine qui saura enraciner la culture d’une lutte pacifique, entraîner avec elle toutes les énergies modernistes ayant pour seul souci le développement économique du pays, la fin de la gestion rentière de la société et l’émancipation politique du peuple. Seuls la compétence technique, le génie créateur, la liberté d’entreprise et le renouveau culturel pourront rapprocher de tels horizons.

La prochaine Assemblée populaire nationale pourra-t-elle initier des ébauches dans cette direction ? L’électeur en détient assurément une grande part de

responsabilité.

A. N. M.

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