Par Abdennour Abdesselam:
Toujours caractéristique dans ses interventions, le Chikh joue d’un mot ou même d’une expression par le détour du sens figuré ou même d’une allégorie opposée. Il dira: «azetta n tissit ur itezedh acwari» (d’une toile d’araignée on ne peut confectionner une hotte). En effet, l’extrême fragilité des fils d’une toile d’araignée ne peut permettre la confection d’une hotte faite de matériaux très solides. La hotte (acwari) est un objet très éprouvé dans les différents usages qu’on en fait. On y transporte tout : des vivres mais aussi des blocs de pierres, du bois, du sable, de la terre, du fumier etc. Le choix que fait le Chikh dans l’opposition qu’il installe entre les fragiles fils d’une toile d’araignée et le solide cordage d’une hotte est destiné à signifier l’impossibilité dans la réalisation de certaines choses. L’usage dans l’opposition des mots sert aussi à l’interpellation de conscience. D’autre part, il apprend qu’un riche notable d’une contrée de Kabylie, installé caïd par la nouvelle administration coloniale, abuse de ses pouvoirs. Toute femme revenant de la fontaine lointaine du village portant de lourdes charges en eau et passant devant la maison du caïd, alors en chantier, se voit intimer par celui-ci l’ordre de déverser l’eau dans ses grandes jarres pour ses besoins de construction. Cet acte outrancier est rapporté au Chikh qui le convoqua. Lorsque Chikh Mohand le vit s’approcher monté sur sa jument, il l’aborde avant qu’il ne descende de sa monture en lui disant : «Lâaslama-k a lfil d-irekkben af lxil» (bienvenue éléphant monté sur une jument). La contradiction va d’elle-même. Ici, l’image allégorique et comparative, mais impossible à la fois, de l’éléphant porté par une jument est utilisée pour dénoncer l’outrage et condamner les abus qu’exerce le caïd sur la population. Le caïd mesura la portée de la formule et s’en retourna chez lui sans descendre de sa monture et sans jamais plus exercer son autoritarisme sur les villageois auxquels il présentera toutes ses excuses. Par ailleurs, dans : «Yettaw’afrag af wacciwen» (il porte du fil barbelé sur ses cornes) le Chikh fait allusion aux situations embarrassantes et encombrantes dans lesquelles certains personnes se complaisent ou se retrouvent souvent à leur corps défendant ou encore d’une manière inconsciente. Cette image comparée de l’homme et de cet animal portant de grandes cornes qui freinent ses élans dans la forêt, rappelle par plusieurs formes la fable de la Fontaine : «le cerf se voyant dans l’eau» qui préfère plutôt des cornes qui lui nuisent à ses pates qui lui permettent pourtant de fuir un danger. Son bois, disait le fabuliste, dommageable ornement, l’arrêtant à chaque moment.
A. A. (kocilnour@yahoo. fr)
