L’opuscule de douze pages dans lequel elle était exposée est peut-être le document le plus important du XXe siècle. Dans les quinze années qui ont suivi sa publication, des milliers de livres et de brochures ont été écrits à ce sujet. Plus surprenante encore est la popularité de ce grand intellectuel. Son visage est aussi connu que celui d’une vedette du cinéma. Il y a quelque chose en lui qui attire immédiatement la sympathie et le respect. Après avoir fait la tournée des champs de bataille, après la guerre de 1914-18, il déjeuna un jour à Reims, à une table voisine étaient assis deux officiers supérieurs français et une dame fort distinguée. Ils n’avaient pas tardé à reconnaître Einstein, lorsque le physicien se leva pour partir, tous trois se dressèrent en silence et s’inclinèrent profondément avec respect devant le grand homme. La célébrité lui causa toutefois, plus de tourment que de bonheur. Il fuyait littéralement les reporters, les photographes et tous les parasites de la gloire. Lorsqu’il voyagait, c’était un combat quotidien entre son désirs impérieux de tenir les indiscrets à distance et sa répugnance à faire de la peine. Dans toutes ses façons de vivre, Einstein tendait vers la simplicité. Il se servait du même savon pour se laver et se raser, car il ne voyait pas la nécessité de se compliquer l’existence en ayant deux sortes de saisons. Lorsqu’il faisait chaud, les chaussettes lui semblaient superflues, il n’en mettait donc pas chez lui. Il jetait les lettres qui ne l’intéressaient pas, quelle que soit l’importance de ceux qui les lui ont envoyées. Il a pour l’argent une suprême indifférence. Il lui arriva une fois de se servir pendant des semaines d’un chèque de 1 500 dollars, émanant de la Fondation Rockfeller, en guise de signet dans un livre. Après quoi il perdit le livre !A l’inverse de certains intellectuels, Einstein n’a pas ce dédain pour l’altruisme. Lorsqu’il gagna le prix Nobel (1921), il donna la totalité des 25 000 dollars à des œuvres de bienfaisance, bien que sa situation matérielle fut à cette époque difficile. Il se consacra entièrement à la défense des causes en lesquelles il croyait. Epris de justice, il lutta activement contre la prolifération des armes nucléaires. Einstein a passé les premières années de son existence à Munich où son père avait une entreprise d’électricité, entreprise d’ailleurs peu prospère. La jeune garçon n’avait jamais réfléchi au fait qu’il était Juif jusqu’au jour où son professeur montra à la classe un clou provenant, disait-on, de la vraie croix, un clou que les Juifs avaient enfoncé dans les pieds du Christ. Des élèves se tournèrent alors vers lui avec un regard hostile. Après cela, il sut ce que c’était que d’être juif. C’est aussi de cette époque-là que datent ses tendances pacifistes. Entre 1880 et 1990, les rues de Munich étaient remplies de casques à pointe. Le petit garçon prit en horreur pour toute sa vie le son du tambour et les bruits de bottes. Ces années de jeunesse le poussèrent vers l’internationalisme. Il n’avait pas encore 20 ans, quand sa famille se rendit en Italie, où il passa quelques-uns de ses jours les plus heureux. Il entra ensuite dans une école suisse. Ce n’était pas un élève brillant. Il manqua complètement son examen d’admission dans un établissement scolaire de Zurich. Son esprit n’était pas fait pour l’enseignement et la discipline pédégogique. La majeure partie de ses connaissances, il l’acquit par lui-même. Quand il avait 14 ans, son philosophe favori était Kant. Plus tard, il fut professeur en Autriche-Hongrie, puis en Allemagne. Il a été citoyen de bien des pays ; il n’a été ardent patriote dans aucun. Ce qu’il désire, c’est le bien de l’humanité, et non la gloire de telle ou telle nation. Le nationalisme, dit-il, est une maladie infantile. C’est la rougeole de l’humanité. A 26 ans, il publia son premier ouvrage sur la relativité. Puis, pendant dix ans, il bâtit sa théorie patiemment, pierre par pierre. Enfin, en 1915, la construction en fut achevée. Il était parti de l’hypothèse hardie que le temps absolu ne peut exister, autrement dit, que deux événements qui sont simultanés pour un observateur, peuvent ne pas l’être pour un autre. Ceci l’amena à concevoir le temps comme une quatrième dimension. Dans l’univers, tout corps se déplaçant par rapport à un autre corps est déterminé en longueur, largeur et épaisseur, et de plus, dans le temps, ce dernier élément étant exprimé en unités qui lui sont propres. Lorsque Hitler arriva au pouvoir, Einstein quitta le sol allemand. Les Allemands se séparèrent de leur plus grand savant avec le cérémonial rituel : ils l’exclurent de l’Académie des sciences, saisirent son yacht et une grande partie de ses biens. Puis ils confisquèrent son compte en banque. Pour comble d’ironie, ils fouillèrent solennellement sa maison dans l’espoir d’y trouver des armes. Une femme demanda un jour à Einstein s’il était convaincu que sa théorie était juste. « — Je suis persuadé qu’elle est juste, répondit-il, mais on n’en aura la preuve absolue qu’en 1981. A ce moment-là, je serai mort. — Et qu’arrivera-t-il alors ?— Eh bien ! si j’ai raison, les Allemands diront que j’étais Allemand et les Français que j’étais Juif ; si j’ai tort, les Allemands diront que j’étais Juif et les Français que j’étais Allemand. «
Nacer Maouche
