Par Anouar Rouchi
On connaît tous le pouvoir des mots. Et leur magie ! Par la grâce d’un verbe bien tourné, une vérité peut être faussée, masquée ou édulcorée. Mieux : les mots peuvent même faire dire deux choses contraires à des chiffres qui, eux, sont censés ne jamais mentir. Ah, la perfidie des mots !Dans une société où l’oralité relève de l’art de vivre, le pouvoir du mot imprimé s’en trouve démultiplié et, conséquemment, sa perfidie. Cela est davantage vrai lorsqu’il s’agit de politique et tout particulièrement lorsqu’on se plaît à interpréter les résultats d’un scrutin électoral. Il en a été ainsi, ces jours derniers, après les élections locales partielles en Kabylie. « Nous avons réhabilité le politique ! » se sont écriés en chœur les partis politiques qui se sont habituellement arrogé la part du lion dans la région. Voilà une affirmation pour le moins prétentieuse. En tout cas très loin de la vérité, pour ne pas dire son exact contraire. A quoi se mesure la crédibilité du politique sinon à la capacité des partis en lice dans une course électorale de mobiliser les électeurs ?Or chacun sait que le taux de participation se situe autour de 30%, ce qui donne un taux d’abstention faramineux qui avoisine les 70%. Cela signifie, entre autres, que seuls 3 électeurs sur 10 ont daigné se rendre aux urnes !De ces 30% de Kabyles qui ont exercé leur droit électoral, retirons maintenant tous ceux, très nombreux, qui ont jeté leur dévolu sur les listes indépendantes et qui avoisinent les 10%. Cela nous donne grosso modo 20% d’électeurs kabyles qui ont exprimé leur confiance aux partis politiques dans leur ensemble. A contrario, 80% de ces mêmes électeurs, c’est-à-dire 8 électeurs sur 10, rejettent ces mêmes partis politiques, toutes tendances confondues. Poussons le raisonnement plus loin. Des 20% du corps électoral kabyle aux yeux desquels trouve encore grâce la classe politique, retirons les électeurs, nombreux eux aussi, qui ont accordé leurs faveurs aux partis de la coalition présidentielle, c’est-à-dire qui ont boudé les deux partis qui détenaient, dans un passé récent, le monopole politique dans la région. Si on estime ce chiffre à environ 8%, il en résulte que ces deux partis ne pèsent plus que 12% du corps électoral. Et ce sont précisément ces deux formations qui crient, à qui veut les entendre, qu’elles ont réhabilité le politique !Cela n’est néanmoins pas surprenant, le propre d’un politique étant de transformer des défaites en victoires. Ce qui l’est davantage, ce sont ces manchettes à la une de certains titres de la presse nationale qui vous assènent des contre-vérités en gros caractères ! « Le FFS confirme, le RCD perce », peut-on lire en ouverture de la une d’un quotidien national. Sans commentaire ! « Le RCD renaît ! »,nous affirme un autre quotidien. Soit ! Mais pour qu’il y ait renaissance, il aurait fallu qu’il y ait eu mort. Or ce même quotidien n’a jamais publié le moindre faire-part de décès et encore moins présenté ses condoléances. Mais la palme de l’analyse la plus osée revient sans doute à l’animateur d’un certain « Periscoop » que les « contre-boomerang » quotidiens ont rendu célèbre. Il commence par affirmer que le quartier des Genêts à Tizi Ouzou a voté au profit du RCD. Il en conclut aussitôt que le politique est réhabilité. Ahurissant ! Les Genêts c’est le quartier où réside Abrika. Par ce raccourci téméraire, l’auteur voulait prouver que le RCD a damé le pion à Abrika au pas de sa porte. Lorsqu’on sait que les archs n’ont à aucun moment donné de consigne de vote, que le taux de participation à Tizi Ouzou n’est que de 12% et que celui des Genêts est inférieur au taux moyen de la ville, une question s’impose : si les mots ont une force, jusqu’à quel point peuvent-ils prétendre à la crédibilité ?
A. R.
