Tout ça pour ça ?

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  Par Amar Naït Messaoud

Les produits laitiers (lait en poudre, divers fromages, yaourts) enregistrent des envolées inédites depuis le début de l’année 2014. Les explications les plus faciles, les plus accessibles et qui seraient aussi les moins « discutables », sont celles inhérentes aux perturbations du marché mondial duquel l’Algérie dépend totalement. À cela s’ajoute la dévaluation du dinar, terme auquel le gouvernement préfère l’euphémisme de « dépréciation », ce qui, en fin de course, signifie la même chose, puisque les importateurs déposent plus de dinars pour acquérir le même montant en euros ou en dollars, ce qui, immanquablement, se répercute sur les prix à la consommation. Ces deux arguments, logiquement valables et qui pèsent de tout leur poids sur le pouvoir d’achat des Algériens, ne seraient pas évoqués avec une telle insistance si le niveau de l’agriculture algérienne était autre, c’est-à-dire pouvant se mettre au diapason des soutiens dont bénéficie ce secteur sous toutes ses déclinaisons.   S’il y a un créneau dans le secteur agricole qui montre le plus de faiblesse et de vulnérabilité c’est bien, à côté du blé celui de la production laitière et de sa transformation industrielle. En septembre dernier, le bilan des importations des produits alimentaires établissait que 7 produits représentent 78 % de la totalité. Ce sont les céréales, les sucres et produits sucrés, les légumes secs, les produits laitiers, les huiles alimentaires brutes, le café le thé et les viandes. En 2012, ces mêmes produits ont représenté 85 % de la facture alimentaire. 

L’année 2014 commence en trombe avec un sachet de lait en poudre d’un demi-kilo cédé à 380 dinars, soit 760 dinars le kilo. Les boites de lait en carton passent à 95 ou 100 dinars, soit une augmentation nette de 25 et 30 dinars. Certains yaourts sont passés de 15 à 20 dinars le pot. Les augmentations générales estimées par l’Union générale des commerçants et artisans algériens (UGCAA) sont de l’ordre de 20 à 30 %. Jusqu’à présent, seul le sachet de lait subventionné par l’État, et qui demeure presque introuvable dans certaines régions du pays, est épargné par une cette  folie des prix. Ces augmentations tombent visiblement très mal, dans un contexte de renchérissement général touchant les autres produits alimentaires, importés ou produits dans le Sud algérien. C’est le portefeuille des chefs de ménages qui pâtit d’une telle situation d’inflation incontrôlée des prix. Un tel dérèglement ne peut pas passer sans soulever une myriade d’interrogations sur la politique agricole du pays et sur la stratégie de développement rural mise en œuvre par les pouvoirs publics depuis quelques années. Les fonds de soutien à l’élevage et autres productions agricoles se sont multipliés et diversifiés depuis le début des années 2000. Les importations de vaches et génisses se sont étendues sur toute cette période. Les résultats en matière de production attendent toujours. Il fut un temps où les maillons obligatoires de la chaîne de la production-commercialisation étaient si défaillants que la surproduction de lait dans l’Est algérien a été déversée dans les oueds. Au cours de ces dernières années, le réseau de collecte de lait cru s’est plus ou moins densifié. De jeunes collecteurs ont bénéficié de crédits Ansej pour acquérir des véhicules utilitaires dotés de citernes frigorifiques. Ils font ce qu’ils peuvent pour faire la collecte et la destiner aux unités de transformation. La production annuelle moyenne serait d’environ 800 millions de litres, sachant que la consommation de lait en Algérie est évaluée à quelques 5 milliards de litres. Le déficit, soit plus de 3 milliards de litres, est importé des marchés mondiaux sous forme de poudre.

La moitié de la production n’est pas collectée

D’après certaines statistiques, la moitié de la production de lait cru, soit 400 millions de litres, n’est pas collectée en raison de l’éloignement et de l’enclavement de certaines zones de production. Les producteurs en sont réduits à faire dans l’autoconsommation, vendre une partie aux voisins et habitants des hameaux limitrophes avec les méthodes traditionnelles, et…donner une autre partie aux bestiaux pour leur alimentation! L’on remarque que le déficit dans l’opération de collecte n’est malheureusement pas compensé par l’installation, in situ, de petites unités artisanales pour la fabrication du fromage, du yaourt ou autres dérivés laitiers, comme cela se fait dans les campagnes européennes. Pourtant, la stratégie des projets de proximité de développement rural intégré (PPDRI) est bâtie sur l’initiative des bénéficiaires porteurs de projets, y compris dans l’établissement d’une économie locale basée sur le schéma du travail familial.  Sur un autre plan, le facteur limite, jouant en défaveur d’une production laitière pouvant satisfaire aux besoins nationaux, est la faiblesse de la production fourragère et la portion congrue (insuffisante) des prairies naturelles ou artificielles. On estime qu’il faudrait consacrer au moins 250 000 hectares de terres pour les fourrages irrigués afin de nourrir un cheptel de 700 000 vaches pouvant produire jusqu’à 4 milliards de litres de lait. Avec l’augmentation des périmètres irrigués, permis par la disponibilité de l’eau des nouveaux barrages, le pari paraît à la portée des Algériens. Rien que dans les wilayas de Bouira et Béjaïa, la superficie irrigable promise par le périmètre « El Asnam-Oued Sahel » (actuellement en réalisation) changera fondamentalement la donne en matière d’offre de produits agricoles. 

                           

A. N. M.

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