L’avant-dernière halte de Si-Mohand

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Par Mohamed Bessa

Depuis le temps qu’on vous en parlait, voilà enfin sur notre photo, en exclusivité mondiale, la fameuse statue de Si-Mohand, dévoilée le 26 décembre dernier à Akbou. Elle vaut d’autant le regard que la presse, plus que jamais approximative, à parlé à tout-venant de « stèle », de « monument » et même de « statuette ». Il n’y a pourtant pas photo : avec trois mètres et demi de hauteur et cinq tonnes de masse, l’ouvrage est vraiment à la mesure du géant qu’il statufie. Pour ceux qui veulent voir de plus près, il est momentanément posé devant le siège de la mairie, en attendant que soit apprêté le socle qui va définitivement l’accueillir sur la placette attenante au tribunal. Comme si, même pétrifié de béton, Si-Mohand reste toujours sur le pied de l’errance. Une posture provisoire qui marque un cruel hiatus. En face, directement en face, s’élève un mémorial aux martyrs de la guerre de libération réalisé au milieu des années 1980 en pleine fièvre chadliste de « réécriture de l’histoire » et de « papriotisme ». Un truc hideux comme seul le parti unique a su en commettre. Evoquer le « réalisme socialiste », ou le « ground- zéro » de l’art, serait faire trop d’honneur à ce montage désincarné. Une maçonnerie toute bête : deux montants ellipsoïdaux chapeautés par une niche tuilée. Un peu comme ces grandes horloges d’où surgit, à chaque fois pile à l’heure, un oiselet qui lance : « Fakou, Fakou ! ». Abattre cette horreur et la remplacer par un mémorial vraiment digne des sacrifices de la Libération ? Impossible, les moudjahidines tendance Thawabit-Kiosque-AIV ne voudront rien comprendre. C’est comme ça. Il fut un temps qui n’est pas tout à fait passé où le système s’est pris pour ce qu’il est : Dieu, le père. Et comme Lui, il a créé à son image. Quand ce n’est pas l’hideur, c’est le dérisoire. Aujourd’hui, la société civile tend de plus en plus à accaparer une heureuse fonction supplétoire. Car l’art ne peut pleinement s’exprimer que depuis une situation de liberté.A Akbou, celle-ci avait déjà mis le pied à l’étrier en dédiant un monument d’une grande qualité esthétique aux morts du Printemps noir. Et comme toutes les bonnes choses appellent une suite, c’est désormais le grand poète errant qui est consacré. La présence à la cérémonie inaugurale d’un représentant du ministère de la Culture, devait-il se nommer Slimane Hachi, et être un archéologue flamboyant, ne parvient pas à estomper ce sentiment de crispation du pouvoir par rapport à de telles initiatives. En règle générale et normale, c’est au pouvoir que revient l’honneur du pilotage. Perclus de ses rhumatismes idéologiques, celui-ci se contente de célébrer singulièrement et équivoquement l’Emir Abdelkader à travers la production numismatique. Pourtant l’histoire nationale passée, et même présente- car les hommages ne sont pas nécessairement dus aux seuls morts- ne manque pas de figures fortes qui exaltent le sentiment de fierté et d’appartenance collective. Citer quelques uns, c’est prendre le risque irrémédiable d’en oublier d’autres plus nombreux. On peut grosso modo dater de l’après-assassinat de Lounès Matoub, la naissance d’une tendance populaire aux sacrements monumentaux. Tiqubaïne, charmant village que son ultime album avait tiré de son anonymat, lui dédiera une remarquable statue. En fait, un peu partout fleurissent des figurations du chanteur engagé. C’est la matoubmania. Quelque chose qui a été déjà annoncé après la mort de Mouloud Mammeri, auteur d’ailleurs du travail le plus abouti sur Si-Mohand, qui a eu aussi droit à des hommages conséquents. Face au sentiment de saturation des voies politiques, la société civile se tourne de plus en plus vers d’autres formes de manifestation, de son attachement à la culture berbère. C’est un dénouement différé d’une controverse qui avait opposé, durant les années 1970, les culturalistes et les politiques de la question berbère. Les premiers suggéraient de poser, par la production tous azimuts, un fait accompli culturel, qu’il sera politiquement impossible d’obvier. L’érection d’ouvrages mémoriaux est une entreprise d’inspiration collective. L’une des rares d’ailleurs à être ainsi. Pour le reste, il appartient à des vocations isolées d’œuvrer dans la solitude, et souvent l’ingratitude, par toutes les formes de création artistique ou littéraire au renouveau et à la perpétuation de la culture berbère. Comme le faisait Si-Mohand, voilà plus d’un siècle.

M. B.

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