Le père de l’Académie berbère

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Cela fait quatre années que nous a quittés celui dont le nom est intimement lié à “l’Académie berbère Agraw Imazighène”.Né en 1924 à Taguemount El Djedid, Bessaoud Mohand Arab a vécu une vie mouvementée. De la lutte pour l’indépendance à la lutte pour la reconnaissance de l’Identité berbère, Bessaoud a été de tous les combats justes. A peine âgé de 15 ans, il rejoint les rangs du PPA où il défendra notamment l’option véhiculée par les “Berbéro-nationalistes” : une “Algérie algérienne” ! Il était convaincu, comme beaucoup de ses camarades, que l’indépendance ne peut s’arracher que les armes à la main. La révolution déclenchée, il rejoint rapidement l’ALN où il gravira vite les échelons de la hiérarchie. Il fut entre autres responsable des liaisons pour la Kabylie et officier (wilaya III et IV). Constatant les dérives criminelles de certains hauts responsables de la révolution, il échafauda un projet pour éliminer Boussouf. Son complot éventé, il fut arrêté et ne dut son salut qu’à Ferhat Abbas et Krim Belkacem.A l’indépendance de l’Algérie, en 1962, alors que chacun courait derrière les privilèges et préparait son avenir personnel, lui, il était sur le projet d’un livre explosif sur la “Révolution trahie”. “Heureux les martyrs qui n’ont rien vu”—le livre en question-montre certaines réalités cachées de la révolution. Il nous révèle grosso modo que pendant cette guerre, les vrais patriotes mouraient au front alors que ceux qui ne le sont pas “préparaient la prise du pouvoir à partir de villas bien douillettes au Maroc, à Tunis ou en Egypte”. A sa sortie, ce livre ne manqua pas de provoquer un scandale et gêner les responsables de l’époque. Dès lors, son auteur fut déclaré “Ennemi public n°1”.Cet acharnement du pouvoir contre sa personne, au lieu de l’emmener à de “meilleurs sentiments”, ne fit que renforcer ses convictions et le pousser à aller toujours de l’avant. Aussi, quand la Kabylie entra en dissidence en 1963, c’est tout naturellement que Bessaoud rallia les insurgés et devint responsable politico-militaire du mouvement.Malheureusement, le mouvement connut une fin désastreuse et Bessaoud dut sortir clandestinement du pays pour échapper aux Berbères mis à ses trousses par le pouvoir. En France où il échut, il voulut continuer à déranger au lieu de se ranger comme beaucoup de ses compatriotes. C’est ainsi qu’avec le soutien de certaines personnalités du monde culturel, à l’image de Taos Amrouche, M. Arkoune, M. S. Hanouz, il fonda l’Académie berbère dont l’objectif premier était de “faire connaître au grand public l’histoire et la civilisation des Berbères et d’en promouvoir la langue et la culture”. Cette association ne tarda pas à rayonner sur tout le bassin méditerranéen et devenir alors une pépinière de militants berbéristes. Se vouant corps et âme à cette Académie dont il est le père spirituel, il fut une cible privilégiée, en France, des relais du pouvoir dont, notamment, l’AAE (l’Amicale des Algériens en Europe) que Bessaoud nommait ironiquement “l’Amicale Boumediène en Europe”. La France, pour plaire à Alger, dut l’expulser en 1978. Il s’exila, malgré lui, en Grande-Bretagne où il poursuivit ses activités pour le triomphe des libertés démocratiques. Avant cela, en 1977, il publia un roman -“Identité provisoire”—où il traita de sujets relatifs à l’intégration et aux mariages mixtes. Ses livres lui causèrent énormément de déboires tant avec le pouvoir qu’avec ses anciens camarades qui ne lui avaient pas pardonné de les avoir jetés en pâture dans son célèbre ouvrage : “FFS, Espoir et trahison”, paru en 1966. Pourtant, Bessaoud ne fut pas homme à baisser les bras devant l’adversité. Sentant les vents favorables souffler sur la revendication identitaire, après le Printemps berbère (1980) et surtout avec l’ouverture démocratique au lendemain de l’insurrection d’octobre 1988, Bessaoud, en dépit de son état de santé très fragile, continua de plus bel à militer et à se battre pour son idéal. “Boussouf a créé le FFS, le sigle compris, pour diviser les Kabyles et rendre inopérante leur insurrection de 1963 (…), il en est de même du MCB qui, comme vous le savez, était une force colossale ; je ne sais pas si le pouvoir y est pour quelque chose dans la création du RCD, mais tout comme celle du FFS auparavant, elle anéantit le MCB que le pouvoir craignait par-dessus tout, car il pouvait mobiliser toute la Kabylie. Ainsi, les deux partis politiques sus-désignés ont grandi sur les dépouilles de nos espérances à peine écloses. Il faut donc à mon avis que les Kabyles, qui sont aujourd’hui des Algériens à part entière, ne fassent plus confiance aux politiques qui les divisent. Du reste, il est notoirement connu que l’ennemi du militant FFS est celui du RCD et inversement”, déclara-t-il à un journaliste de La Nouvelle République.Aussi, se retira-t-il de toute activité politique pour se vouer totalement à la promotion de sa langue et de sa culture. En 1992 et 1993, en collaboration avec Saïd Aït Ameur, il publia respectivement “Quelques pages de nos histoires (ancienne et récente)” et “Essai d’une onomastique berbère”. En auteur qui ne connaît pas les frontières disciplinaires, Bessaoud a écrit plusieurs poèmes qui ont été chantés par plusieurs interprètes dont Takfarinas. Usé par la maladie, fatigué, il revint au pays dans la deuxième moitié des années 90 où il pensait trouver enfin un peu de repos et de calme dans sa terre natale, et ce après une vie bien tumultueuses. Encore une fois, l’incompréhension des siens et le mépris du pouvoir le poursuivirent. On ne lui reconnut sa qualité de moudjahid que difficilement et on lui refusa un logement social alors qu’il méritait, plus qu’aucun autre, d’être pris en charge. C’est vrai qu’un comité de soutien est né suite aux tracasseries rencontrées par l’enfant prodige de Taguemount El Djedid, mais que peut faire un comité face à un océan d’incompréhensions et d’indifférences ? Rien ! Il restera tout juste à médiatiser les souffrances de la personne à soutenir. C’est vrai aussi que dans le cycle des conférences qu’il a animées à travers la Kabylie, un accueil chaleureux lui était, à chaque fois, réservé… Là aussi c’était insuffisant pour panser les blessures profondes de ce militant infatigable. Cependant, il n’est jamais trop tard pour bien faire : on peut toujours honorer sa mémoire en rééditant ses œuvres, en donnant son nom à une rue, un centre culturel, en introduisant ses textes dans les manuels scolaires, en traduisant en kabyle ses œuvres… Da Moh mérite amplement qu’on se souvienne de lui.

Boualem B.

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