La Dépêche de Kabylie: Dans vos recherches et publications, vous accordez une grande place à la poésie et aux poètes. Pourquoi cet intérêt particulier à un genre littéraire très populaire du reste dans la culture berbère ?
Tassadit Yacine : Sans l’avoir pensé de façon explicite, je me situe en quelque sorte dans la grande tradition de recherche qui caractérise les études berbères (comme d’ailleurs l’ensemble du champ de l’oralité). La poésie est un art qui n’est pas donné à tous. Autrefois, le poète était perçu comme habité par un esprit, une force supérieure non humaine. La grande poésie permet de montrer qu’un peuple a des lettres. Dans le monde oral en particulier, la poésie (c’est-à-dire une esthétique d’abord, une musicalité une émotion et enfin une originalité) sert à doter d’une compétence le champ culturel. Ici, on en a besoin parce qu’il s’agit d’une culture et d’une langue qui ont été niées. On peut comprendre que l’affirmation de soi passe par ce besoin de montrer ce qu’on est à travers ce que l’on a, ce que l’on possède de spécifique. Toutes les occupations qu’a connues l’Afrique du Nord ont en commun d’avoir imposé leur langue et leurs cultures au détriment du patrimoine des autochtones. Procès de prééminence de la langue de l’autre qui remonte loin dans l’histoire et qui, de surcroît, a été intériorisé par les natifs de cette aire. Cette culture a donc vécu et survécu par miracle dans un entre-soi et dans des lieux éloignés des centres urbains où elle a pu être protégée (les montagnes, le désert, les oasis et les Iles).
Votre ouvrage sur L’bachir Amellah montre un poète très singulier au parcours atypique. Qu’est-ce que vous lui trouvez de spécifique ?
Pour dire vrai, je le trouve atypique… il est en quelque sorte dans la lignée de Si Mohand. L’bachir Amellah est fortement influencé par le maître de l’époque au niveau de la composition (la conception de l’asefrou), au niveau également d’une distance par rapport à la société. C’est un esprit libre, transgressif mais qui s’inscrit également dans le code social. Il chante, il compose de la poésie, il clame ses amours alors qu’il a une épouse, etc. Mais cela ne l’empêche pas d’être critique que ce soit par rapport à la société ou à la religion… N’oublions pas qu’il s’agit d’un lettré d’un religieux… Mais un religieux qui est révolutionnaire ! J’ai apprécié aussi son attachement à son pays. Il était conscient du fait colonial et l’exprime de façon explicite.
On croit savoir que cet ouvrage a été le fruit d’un travail de partenariat. Peut-on revenir sur le montage de ce projet et particulièrement sur lesobstacles qui ont retardé sa réalisation ?
Je dirai que ce travail est à lumière de ce que l’Algérie a traversé et continue de traverser. En fait, j’ai pris connaissance de l’existence de ce poète par Mammeri avant les années 80 qui m’avait remis une quinzaine de poèmes écrits sur des pelures jaunâtres en me disant : « tiens, voilà un poète de chez toi ». J’avoue n’en avoir rien fait au départ car j’avais trouvé qu’il ressemblait étrangement à Si Mohand… J’ai fait la connaissance par le passé d’un jeune étudiant en médecine avec qui j’ai travaillé un certain temps (peu avant 88). En 1992, j’ai rencontré de visu les membres de l’association L’bachir Amellah dont un jeune « artiste » qui a fini par quitter son village pour la France. Rupture avec les membres de l’association puisque ceux que je connaissais étaient partis. Mais nous avions les textes, les informations recueillies… tout le nécessaire pour écrire un livre. Les accords et désaccords entre les membres de cette association, les soucis politiques, les changements d’éditeurs… Entre temps, des chercheurs ont travaillé sur le sujet, cela rendait, à mes yeux, la tâche moins urgente pour l’inscrire dans un projet comme je le souhaitais. C’est pour cette raison que nous avons laissé à l’ouvrage le caractère collectif dans lequel cette recherche a été menée… C’est mieux ainsi. L’association est également l’auteure de ce travail. C’est un travail de sauvegarde qu’il faut saluer. La page des remerciements a disparu et je le regrette profondément.
Quelle est votre appréciation sur la situation d’aujourd’hui de la langue et de la culture berbères ?
Très complexe. Un regard sur le passé (même le plus proche) montre qu’il y a une fantastique avancée. Jamais nous n’avions imaginé la reconnaissance de cette langue comme langue nationale en Algérie et comme langue officielle au Maroc. On peut dire que le tabou est désormais levé. Ce n’est pas le cas en Libye et en Tunisie. La bataille finale consiste à ce que toute l’Afrique du Nord reconnaisse son histoire et ses différentes appartenances culturelles et cultuelles. Pour toutes ces raisons, la culture berbère, par son ancienneté sa pluralité son ouverture aux cultures de l’autre a besoin d’être valorisée, promue, encouragée… Il faut des moyens importants et des compétences pour enrayer le grand retard qu’elle a accusé. Sans ce déploiement de force et de fonds (accompagné d’une politique volontariste), ce serait aller vers un déclin lent mais sûr face à une mondialisation multidimensionnelle généralisée.
Propos recueillis Par Tahar Yami

