Saïd Boukhari et Ahmed Saâdi évoquent le 20 avril 80 à partir de Tizi-Ouzou – Le devoir de mémoire pour que nul n’oublie

« La question identitaire de 62 à ce jour » et « L’histoire du 20 avril 1980 » ont été évoquées hier à la petite salle de la Maison de la Culture Mouloud Mammeri par Said Boukhari et Ahmed Saadi, syndicalistes et militants de la cause identitaire et acteurs actifs de la revendication amazighe.

Said Boukhari dans son intervention a soutenu que « Le combat pour tamazight n’a pas commencé le 20 avril. Déjà en 1880, Mohand Said Boulifa, né en 1863 au village d’Adeni et mort en 1931 à Alger, s’y était intéressé. Instituteur, formé à l’Ecole Normale de Bouzareah dans les années 1890, il devient par la suite linguiste, sociologue et historien (notamment à la Faculté des Lettres d’Alger). Il s’insurgea contre les conclusions intentionnées du général anthropologue Adolphe Hanoteau faites sur la société kabyle à travers son ouvrage d’analyse poétique intitulé ’’Les chants populaires du Djurdjura’’ ». Pour rappel, le général faisait partie de la vaste conquête de la région, engagée par les forces d’occupation françaises à partir de 1857. Il a produit pas mal d’ouvrages s’intéressant à la linguistique berbère, entre autres : ’’Textes berbères en dialectes de l’Atlas marocain’’, Paris 1908, 388 pp. ’’Une première année de langue kabyle’’ (dialecte Zouaoua), à l’usage des candidats à la prime et au brevet de kabyle, Alger 1897 (2. éd. 1910), 228 pp. ’’Méthode de langue kabyle’’ (cours de deuxième année), Alger 1913, 544 pp. Il a également abordé la littérature berbère à travers ’’Recueil de poésies kabyles’’ (Texte Zouaoua traduit), annoté et précédé d’une étude sur la femme kabyle et d’une notice sur le chant kabyle (airs de musique), Alger 1904, 555 pp. (rééd. Awal, Paris, 1990) et ’’Manuscrits berbères du Maroc’’, in Journal Asiatique 10/6 (1905), p. 333-362. En effet M. S. Boulifa fut le précurseur des travaux scientifiques pour la vulgarisation de la culture et des langues amazighes. Ensuite, s’ensuivra dans le mouvement national les Laimeche Ali, Amar Ould Hamouda, Benai Ouali et tant d’autres qui ne concevaient l’Algérie qu’algérienne. Vint enfin l’indépendance époque où les parlers algériens furent mis sous le boisseau sous le fallacieux prétexte qu’on ne doit utiliser qu’une seule langue en l’occurrence l’arabe. Aussi, le conférencier a relevé dans les années 70, l’apport inestimable de la chanson et du théâtre grâce au travail d’Iddir, de Ferhat Mehenni, de Kateb Yacine, de Mouloud Mammeri, de Ben Mohamed et beaucoup d’autres créateurs engagés. Sans oublier, non plus le porte-étendard de la revendication, qu’était la JSK. C’était dans cette ambiance, et vu que le pouvoir d’alors voyait d’un mauvais œil une conférence de Mouloud Mammeri sur la poésie kabyle ancienne prévue à l’université de Tizi-Ouzou le 10 mars 1980, que celle-ci fut interdite par le wali et que le vase a débordé et provoqué l’ire des étudiants avant celle de la population de toute la région et des travailleurs des sociétés nationales Sonelec, sonitex, SNLB, de l’hôpital et des différentes administrations. Il faut cependant retenir que les partis politiques d’alors, tous clandestins, comme le FFS, le PRS, le PAGS, le MCA et le GCR, prirent part au mouvement en y activant frontalement ou en le soutenant. Autrement dit, le mouvement a été fédérateur au sens le plus large du terme. Le 12 mars, une grève a été déclenchée à l’université et c’est le défilé des grèves cycliques qui fut entamé au grand dam du pouvoir de l’époque. « Aujourd’hui, il serait temps d’en finir avec le combat politique pour passer à celui intellectuel, linguistique et scientifique au profit de Tamazight », dira le conférencier. Succédant au microphone à Said Boukhari, le syndicaliste de la Sonelec, aujourd’hui Eniem, Saadi Ahmed, a apporté son témoignage sur les péripéties qui ont popularisé voire radicalisé le mouvement entamé par les étudiants de Tizi-Ouzou à partir du 15 avril 1980, « où nous nous sommes mobilisés pour soutenir les étudiants dans leurs revendications. Le 17 du même mois la police, en tenues civiles, est venue interpeller durant les heures de travail notre collègue Gareche Messaoud et c’est à partir de cette interpellation que notre mobilisation s’est encore raffermie. Nous avons adressé une pétition au président de la République exigeant la satisfaction des revendications des étudiants et de toute la population, entre autres : une chaîne de TV et une radio d’expression berbère et l’enseignement des langues populaires, le berbère et l’arabe dialectal ». Ce fut un combat digne des Algériens revendiquant le droit d’être reconnus, de jure et de facto, pour leur culture, leurs langues et leur identité. Il a fallu attendre deux décennies pour enregistrer enfin un reconnaissance du bouts des lèvres.

Sadek A. H