Entretien avec le metteur en scène Romano Garnier – «Un vrai message d’amitié et d’amour qui s’en dégage»

«La Cité du soleil» de l’écrivain et anthropologue Mouloud Mammeri est désormais adaptée en pièce théâtrale par Fernand Garnier et mise en scène par Romano Garnier (son fils), directeur du CREARC de la ville de Grenoble (France). C’est une coproduction entre le festival International de théâtre de Béjaïa et le CREARC. L’équipe, au grand complet, assurait les répétitions au théâtre régional Kateb Yacine de Tizi-Ouzou où nous avions pu contacter le metteur en scène par le biais du coordinateur M. Kemmar Mohamed. Le metteur en scène a bien voulu répondre à nos questions, tout en faisant un large tour d’horizon sur les motivations et l’intérêt porté par son équipe à cette œuvre de Mouloud Mammeri. Ecoutons-le !

Parlez-nous d’abord des contacts que vous aviez eus pour en arriver à ce projet ?

Ce nouveau projet est né juste après le premier que nous avions réalisé autour du «Cadavre encerclé» de Kateb Yacine et qui a été une coproduction entre le CREARC et le Théâtre de la colline de Tizi-Ouzou et qui a été présenté à Alger et en France. M. Omar Fetmouche était présent au spectacle d’Alger. Il a apprécié le travail et de là il nous fit une proposition celle d’une autre coproduction entre jeunes comédiens français et jeunes comédiens algériens. Nous avions choisi de travailler sur l’œuvre de Mouloud Mammeri «La cité du soleil».

Pourquoi le choix de « La cité du soleil ?

Nos partenaires d’ici nous ont beaucoup parlé de ce grand écrivain et anthropologue Mouloud Mammeri d’une part. Ses pièces de théâtre ne sont pas connues de tous, d’autre part. Concernant la pièce elle-même, elle nous paraît toujours d’actualité non seulement au niveau de l’Algérie mais aussi au niveau de la France et même à travers le monde. Les problématiques retrouvées dans « la cité du soleil » sont des problématiques de chaque société. Sachant que Mouloud Mammeri est un défenseur de la culture et de la langue berbère, il nous a paru très intéressant de travailler sur l’un de ses textes.

«La cité du soleil» sur scène n’est pas chose aisée. Comment la trouvez-vous justement pour entamer ce projet ?

Nous avions travaillé à la manière de ce qu’on appelle la « sotie ou sottie » au 15ème siècle, c’est-à-dire un groupe de comédiens bateleurs qui viennent raconter une histoire qu’ils présentent comme étant une fiction sur un burlesque. En traitant les choses comme une comédie, on se met à parler de problèmes extrêmement graves et de sujets très intelligents de la comédie. C’est un travail de chœur car le personnage principal c’est le groupe duquel surgissent des personnalités, des personnes, des figures qui n’ont pas de noms autre que la fonction qu’ils représentent dans la société. Par exemple : il y a : un sage, un chef, un idéologue, un prêtre. Des groupes d’une société qui aspire à quelque chose de très simple : le bonheur qui est à mon avis très complexe à obtenir dans une société et le peuple, justement, possède les clés de ce bonheur pour choisir ses dirigeants.

«La Cité du soleil» est écrite durant une période très chère à Mouloud Mammeri et que le peuple algérien ne pourra oublier à jamais : la période coloniale. Plus d’un demi-siècle après cette horrible guerre d’Algérie aux conséquences redoutables, comment, vous jeunes Français qui n’aviez pas vécu cette période, jugez-vous cette période aujourd’hui ? Trouvez-vous qu’il y a un changement de mentalités entre jeunes des deux rives ou bien cela se complique-t-il davantage ?

Votre question est complexe. Nous, à notre niveau (comédiens français et moi-même) la relation que nous vivons avec nos camarades algériens sur ce travail, est perçue comme deux frères qui se retrouvent après une longue brouille, une absence trop prolongée car l’histoire entre la France et l’Algérie est une histoire de famille, d’amour, aussi douloureux soit-il. Les générations présentes des deux rives perçoivent les choses d’une manière différente. On sait qu’il y a un passif difficile à gérer mais l’avenir est à construire ensemble. En qualité de Français, on ne conçoit pas l’avenir de notre pays, même sa place au sein de l’UE sans la construire avec l’Algérie avec laquelle nous avons une histoire forte et nous sommes comblés que les choses aillent pour le mieux dans notre coopération pour l’intérêt des deux peuples des deux rives.

Si vous permettez, quel est justement le sentiment des jeunes Français envers les jeunes Algériens, issus de l’émigration et qu’on appelle les binationaux ?

Personnellement, j’interviens en France, dans des banlieues difficiles et dans lesquelles nous relevons un taux de chômage élevé qui frise la pauvreté. Les jeunes (Maghrébins, Français, des jeunes des pays de l’Est) ont une méconnaissance de leurs origines. Ils sont de la 3ème ou 4ème génération à être nés en France. Ils idéalisent le pays de leurs parents et grands-parents d’une manière très forte et ils l’opposent à la France dans laquelle ils vivent. Tout en discutant avec eux, nous constatons que leurs points de vue changent d’une certaine manière. Aujourd’hui, les difficultés ne sont plus ce qu’elles étaient comme par le passé. Elles sont d’ordre « religieux » et la montée du FN est liée à la peur du terrorisme-islamique radical qui touche une petite partie de la société qu’on grossit à la loupe. C’est un faux jugement car nous sommes convaincus que l’Islam est une religion de tolérance, de paix, de fraternité… et le plus grand danger réside dans l’ignorance quand les gens ne savent pas de quoi ils parlent, alors ils alimentent les préjugés et enveniment la situation pour véhiculer la peur et amplifier le mal qui n’en est pas un, au fond. Ce dont parle la pièce aussi. Une minime frange de la société musulmane veut imposer ses pratiques, ses méthodes vestimentaires alors que la France est un pays laïc, principe pour lequel elle s’est battue pour l’arracher. C’est un faux débat. Le problème est ailleurs. C’est une question de chômage, de dignité des uns et des autres, de reconnaissance mutuelle.

Ces jeunes talents, comédiens français, à leur retour, transmettront certainement le message de ces jeunes Algériens avec lesquels ils ont partagé des moments de joie, de sentiment d’amitié entre autres ?

Tout à fait ! Il y a un apprentissage qu’on restitue d’une manière intellectuelle et un autre difficile à quantifier, c’est celui de la culture. Sans le savoir, on s’imprègne de ce qui constitue l’autre : mon frère humain avec toutes ses différences. Oui, les choses évoluent positivement.

Des tournées avec cette pièce ?

Oui ! La générale sera jouée ici à Tizi-Ouzou puis à Béjaïa et à Grenoble (France 5 ou 6 Juillet) dans le cadre des rencontres pour le jeune théâtre européen. En octobre, nous reviendrons pour la jouer dans le cadre du festival international de théâtre de Béjaïa. Au printemps 2016, nous pensons faire une tournée en France. La pièce dure environ une bonne heure et jouée par douze (12) comédiens dont quatre (4) femmes (répartis équitablement : 6 Français et 6 Algériens. Le spectacle est en majorité en langue française et en langue kabyle et arabe algérien. Il est probable qu’elle soit jouée à Constantine d’autant plus qu’il y a eu jumelage entre les deux villes : Constantine et Grenoble.

Nous vous laissons conclure !

Pour conclure, nous sommes très heureux de nous retrouver parmi ces jeunes comédiens et responsables de théâtre en particulier et de culture en général. Nous souhaitons un bel avenir à ce projet car il implique les générations présentes et futures pour un monde meilleur. Il y a, c’est une réalité palpable, un vrai message d’amitié et d’amour qui s’en dégage.

Entretien réalisé par Arous Touil