Que ferait un homme si sa vie qui finit est prolongée encore de 24 heures ? À plus forte raison un artiste ? Changerait-il complètement de style, de vocation, de métier ? Choisirait-il autre chose ? Ou bien continuerait-il d’écrire des poésies et des pièces de théâtre ? Mais où serait alors l’intérêt ? Celui qui met en scène «La dernière tombe» de Ali Guettal, une pièce de théâtre jouée mercredi à la Maison de la culture Ali Zamoum, qui s’interroge ainsi à la réponse : l’œuvre est faite et à moins d’imaginer l’impossible et de rêver un destin irréalisable, il n’y a rien à faire si tout était à refaire. Les premiers actes de ce drame qui alterne le comique et le tragique peuvent paraître incompréhensibles au public. Le héros fait mille rêves et mille projets. Il veut construire le monde où sa vie sera faite de brique à brique. Pas du carton, de la brique. Par conséquent, du solide. Pour ce faire, il se voit dans la peau d’un grand entrepreneur. Il rêve d’argent, car l’argent dans un monde hyper matérialiste achète tout. Il se dépense sans compter. Les personnes qui évoluent autour de lui ont d’étranges accoutrements et des comportements tout aussi étranges. On dirait des esprits, des morts. Enveloppés de tuniques courtes de couleur kaki, les jambes et les bras nus enduits d’argile de même couleur, ils ont, en effet, d’étranges tournures et tiennent d’étranges propos. L’un récite même un poème en français à la gloire des valeurs et parle des droits de l’homme, une espèce de philosophe auquel l’artiste se collettera plus d’une fois, étant d’opinion différente. Le groupe d’étranges créatures ont tenté plus d’une fois d’entraîner l’artiste qui, reniant son ancienne existence, ne se définit plus comme tel, mais désormais comme un entrepreneur, un constructeur. Enfin, le fils de l’artiste entre en scène, et, du coup, les scènes précédentes s’éclairent. Que cherche-t-il ? Son père. Il a appris qu’il était mort et il vient se recueillir sur sa tombe. Pourtant, quel réquisitoire il dresse contre lui ! Il l’accuse de l’avoir abandonné avec sa mère, de ne lui avoir pas donné l’instruction qu’il faut, bref, de n’avoir pas fait de lui un homme. Pourtant, au cimetière où il mène ses recherches, celles-ci restent vaines. Du cher disparu, nulle trace nul part. Voilà que les hommes en tuniques kaki surgissent et, l’encerclent, il lui présente des glaces où il s’effraye de son propre reflet. Il se met à se demander qui il est vraiment ? Ce qu’il fait là ? Un cercueil est là (au fond de la scène). Il entre dans la bière et se repose. Pas pour longtemps, car voilà que quelqu’un prétend que la place lui revient de droit. Il l’avait gagnée en la disputant à un autre. Une querelle s’ensuit. L’inconnu rit lorsque le jeune homme lui parle de son père qu’il lui présente comme un artiste. L’homme qui a la moquerie facile (déjà d’un des hommes en tuniques kaki a essuyé ses quolibets) traite ce père de fainéant (jeu de mots arabe produit par le rapprochement homonymique de artiste et fainéant). La querelle ne connaît plus de borne lorsque l’homme prétend avoir écrit toute l’œuvre. Le jeune homme devient comme fou. Il connait justement cette œuvre. Il en a fait l’inventaire : 33 pièces de théâtre et un nombre incalculable de poèmes. Enfin, quand le fils comprend que son père n’était pas mort, qu’il est en face de lui, il est trop tard. Les 24 heures expirent et l’artiste tombe foudroyé. Et le fils de l’artiste qui a mis autant d’ardeur à décrier ce père dénaturé qui les avait rejetés, lui et sa mère, il en met soudain autant à pleurer et à crier sa douleur devant la dépouille de l’artiste foudroyé par une mort subite. Il le prend dans ses bras et ne veut plus lâcher. Enfin, les créatures aux costumes kaki reviennent sur scène et éloignent le jeune homme du mort. L’artiste peut enfin prendre place dans la bière. Elle est enfin à lui. Il peut la garder. C’est la sienne pour toujours. La pièce, par les questions qu’elle soulève, questions philosophiques, existentialistes, se rapproche un peu de ceux de Sartre, « Les mouches » ou « Huis clos » par exemple. Les héros (le père et le fils, naturellement), évoluent dans un monde absurde. Les questions qu’ils se posent n’ont pas de réponses. La dernière tombe, peut-être la millionième tombe. Ou la première ? Comment savoir, puisque nous naissons et nous mourrons sans avoir éclaircit le mystère de la vie ? Cependant, par le rire qui traverse certaines scènes et les quiproquos qui naissent entre ce père dont ne sait s’il est artiste ou s’il est un imposteur, s’il est le père ou s’il est un usurpateur, s’il est vivant ou s’il est mort, comme ces créatures enduites d’argile dont on peut se demander s’ils sont de ce monde ou de l’autre, tout cela évoque un peu ces pièces qu’on appelle vaudeville et dont le représentant indiscutable est Labiche. Quoi qu’il en soit, l’auteur et metteur en scène qui a une licence en art dramatique, un master en critique d’art a su captiver le public en appliquant à sa pièce la théorie de la distanciation brechtienne. Le public a eu le sentiment de jouer sur scène. La salle quasi pleine a vivement applaudi. Un succès amplement mérité.
Aziz Bey
