De l’animation quand même

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En cette fin de première semaine de jeûne, il est utile de faire une sorte de premier bilan de l’activité culturelle et artistique qui se déroule chaque soirée à Béjaïa.

Habituellement, il y a deux activités distinctes qui se déroulent simultanément lors des soirées ramadhanesques à Béjaïa. D’un côté il y a l’activité institutionnelle qui se déroule autour des quatre grands acteurs culturels que sont le théâtre Malek Bouguermouh, la Maison de la Culture Taos Amrouche, les activités du Comité des fêtes de la ville, ainsi que celles organisées à l’initiative de la Direction de la culture. Activités régulières auxquelles nous pouvons ajouter les projections de la cinémathèque et quelques autres ici et là mais de façon plus limitée. L’activité artistique à Béjaïa est attestée dès le douzième siècle où on raconte que Abdelmoumen Ben Ali, disciple d’Ibn Toumert et premier Khalif de la dynastie Almohade, s’était irrité contre le goût prononcé des habitants de Béjaïa pour les arts et la musique. C’est donc une tradition ancrée dans la culture et la vie des bougiotes. Béjaïa, donc, foisonne d’artistes de toutes sortes. Ce qui fait qu’à côté des activités qui demandent beaucoup de moyens et que seuls le secteur public peut organiser, des jeunes prennent l’initiative, autour d’une guitare et d’une derbouka, de se retrouver dans un certain nombre de coins, non loin des quartiers, pour se permettre des soirées musicales intimes, entre copains, mais nombreuses. De Hadj El Anka à Francis Cabrel, en passant par Idir et Aït Menguellat, nombreux étaient les groupes qui grattaient de la guitare, autour d’un café ou d’un thé accompagnés de kalb-elouz. Les soirées pouvaient durer très longtemps, allant jusque tard dans la nuit, voire même jusqu’à l’aube, au bonheur des jeunes qui exercent ainsi leurs talents artistiques et musicaux. Généralement, autour de ces groupes, se constituent également des équipes de joueurs de cartes, de dés ou de dominos. Entre belote et coinche, certains préfèrent garder en main «essbaâ», le septième, pour mieux fermer le jeu et engranger un maximum de points. De leur côté on voyait, dès les débuts de soirées, des groupes de femmes qui vont de maison en maison, des familles qui se rendent visites pour partager les soirées en famille ou entre amies et passer d’agréables moments autour d’un bon thé et une profusion de gâteries. Mais, cela devient de plus en plus rare. Durant cette première semaine, ces activités semblent quasiment absentes des quartiers. Les hommes ont choisi de passer leurs soirées dans les cafés, quand ils sortent, et les quartiers sont quasiment désertés par les jeunes artistes qui donnaient tant de plaisir et de chaleur à l’ambiance générale, qui fait la particularité de cette ville. Les plus jeunes ne détachent plus leurs yeux des écrans de leurs tablettes ordinateurs et téléphones portables, préférant surfer, chater ou liker avec des inconnus à l’autre bout de la planète que de passer d’agréables moment en véritables groupes d’humains en chair et en os. Les femmes sont devenues accros aux séries télévisées diffusées tout particulièrement en ce mois, où la demande culturelle augmente de façon vertigineuse.

Un souk nocturne à Ighil Ouazzoug

En parcourant la ville cette semaine, nous avons été surpris de voir que de la Place Gueydon, au quartier d’Ighil Ouazzoug, soit pratiquement sur une distance de huit à dix kilomètres, se transforme en grand marché dès la fin du ftour. Des étals sont rapidement installés le long du boulevard principal de la ville et sur les autres grandes artères ainsi que sur les principales places publiques. Et cela ne fait que commencer. Une animation intense se déroule autour de ces points de vente, drainant un public de plus en plus important. D’ailleurs, chaque soir, la ville se remplit de monde encore plus que la veille et offre une animation sociale très importante. Des jeunes en majorité garçons et filles, mais aussi des familles s’offrent ainsi des sorties digestives, après les riches repas de rupture du jeûne. Ces ballades, bien malgré elles, se transforment en sorties shopping. Il est difficile de résister devant toutes les marchandises étalées le long des rues, surtout quand les mamans sont accompagnées de leurs enfants qui savent exercer les pressions nécessaires et persuader leurs parents d’accéder à leurs caprices. Il est vrai qu’en parallèle, l’activité culturelle ne s’arrête pas pour autant. Mais elle se situe en «intra-muros», dans l’enceinte du Théâtre et de la Maison de la culture, par exemple, sans aucun impact sur l’extérieur. Cette activité ne profite pas directement à l’ambiance générale. La presse a suffisamment rapporté ces derniers jours le fait que les activités artistiques et musicales qui se déroulaient habituellement sur l’esplanade de la Maison de la culture ont été suspendues pour l’instant. Et jusque-là rien n’est venu indiquer que cela va changer. Même s’il faut s’attendre quand même à quelques surprises. Ainsi, le TRB propose chaque soir des pièces de théâtre et la Maison de la culture, comme précédemment annoncé organise des projections de films dans la journée et des galas artistiques en soirée. Le Comité des fêtes a aussi programmé de riches soirées, dont nous parlerons dans nos prochaines éditions. L’atmosphère ramadhanesque a bel et bien changé à Béjaïa. Et Kamal Messaoudi qui chantait Béjaïa à cause de la douceur de son atmosphère durant le mois de Ramadhan a été pour une fois démenti par la nouvelle réalité. La transformation des mœurs va provoquer celle des mentalités et les changements d’habitudes si brusques risqueraient de provoquer un nouveau type de comportement difficile à appréhender. Il est à craindre que le passage d’une société culturelle à une société mercantile ne crée des comportements négatifs, engendrant l’abandon des traditions locales pour en épouser d’autres basées sur la course au gain, au détriment des valeurs morales. Ce qui ferait de Béjaïa, une ville comme une autre, complètement dépersonnalisée, une fois dépouillée de ses traditions. La deuxième semaine s’annonce encore plus intense et plus riche, d’autant plus que ce sera celle de la fin du mois et avec lui, l’arrivée des salaires, propices aux dépenses et aux achats.

N. Si Yani

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