L’avant-projet de la loi de finances 2016 s’inscrit dans l’austérité même si ce mot est remplacé dans le discours officiel par la «rationalisation» des dépenses. Si l’on ne touche pas directement aux salaires, ces derniers seront progressivement rognés par l’augmentation des prix induite d’abord par la dévaluation de la valeur du dinar face à l’euro et au dollar, ensuite par les taxes sur les produits énergétiques (électricité essence, fuel), la vignette automobile et le matériel informatique importé (30% d’augmentation sur les droits de douane). À toute cette panoplie par laquelle on compte contrer la crise financière, s’ajoute le gel ou l’annulation de certains projets d’équipements, ce qui imparablement jouera défavorablement sur le rythme de création d’emplois. Le taux de chômage est ainsi appelé à s’accroître au cours des prochains mois. S’agissant de l’opération dite de «mise en conformité fiscale», devant servir à bancariser l’argent de l’informel, les observateurs sont sceptiques quant à sa célérité et au volume financier qu’elle permettra de régulariser. Apparemment, on ne se bouscule pas au portillon des banques. Il y a une espèce de défiance atavique, entre les détenteurs de l’argent liquide de l’informel et le système bancaire national, reconnue même par les officiels. L’équation semble donc se resserrer autour de ce qui semble le segment le plus «facile», le plus accessible à l’action du gouvernement, à savoir tirer le maximum de taxes et d’impôts sur les produits de consommation les plus utilisés par les Algériens. De ce fait, la piste de la révision des subventions au soutien des prix des produits de large consommation, par l’annulation ou un éventuel réajustement pour cibler les populations les plus démunies, est apparemment abandonnée au profit d’une taxation uniforme qui va relativiser ou réduire les subventions. Les députés de l’Assemblée populaire nationale accepteront-ils un tel recul dans ce qui est appelé les «acquis sociaux» ? On le saura au cours des prochaines semaines, lors des débats en plénière. Mais, la responsabilité de l’instance législative est largement engagée dans un virage social qui risque de remettre en cause la paix sociale. Une paix sociale acquise, il est vraie, par une illusion de prospérité permise par la rente pétrolière. Aujourd’hui, il faut être aveugle pour ne pas s’en rendre compte. Mais, est-ce aux franges les plus vulnérables de payer seules les errements de plusieurs années de la gouvernance économique ? La rente a servi de logique économique jusqu’au dur réveil- l’est-il déjà ?- de ces derniers mois. Après, c’est la panique. On annonce une chose et son contraire. On donne l’impression de se concerter et de consulter, puis on sort avec des décisions bancales. Pourtant, l’Algérie traverse actuellement une phase cruciale de son histoire qui n’admet aucune tergiversation ni fausse manœuvre. Si la rente a nourri, plus ou moins correctement, les Algériens-avec les disparités, les abus, les gaspillages et l’anarchie que l’on sait-, qu’est-ce qui la remplacera pour continuer à nourrir 40 millions d’Algériens ? Il naît chaque année plus d’un million d’enfants dans notre pays. Les réserves de change commencent déjà à fondre. Elles sont passées à moins de 160 milliards de dollars. Les recettes pétrolières ont baissé pour l’année 2015, de moitié. Tous les indices sont à l’orange, pour ne pas verser dans le pessimisme longtemps dénoncé par le premier ministre, Abdelmalek Sellal. Cependant, tout en mettant en relief la marge de manœuvre dont dispose encore le pays, le conseiller à la présidence de la République, Ahmed Ouyahia, n’a pas manqué d’attirer l’attention, dans sa conférence de presse de samedi dernier, sur les mauvais jours dans lesquels risquent de tomber les Algériens si l’on continue à adopter la même vision surannée et obsolète du travail, de l’organisation et de la réflexion.
Quelle marge pour le sens de la prospective ?
L’amère réalité du budget algérien est que, en s’autorisant chaque année des déficits astronomiques- atteignant les 50 milliards de dollars-, il mobilise réellement pour la consommation un budget basé sur un baril côté à presque 70 dollars. Ainsi, la base de 37 dollars sur laquelle travaille le gouvernement n’est qu’une fiction inutile. Le ministère des Finances prévoit des pertes de 32 milliards de dollars de recettes budgétaires d’ici la fin de l’année en cours, suite à la contraction des cours du pétrole sur les marchés mondiaux. Outre la complexe équation du renflouement du budget de l’Etat afin de sauver ce qui peut l’être pour les prochains mois, le gouvernement est appelé à agir le moyen et le long terme pour diversifier les gisements fiscaux en dehors de la seule pression qui s’exerce sur les produits de consommation. Pour cela, il n’y a pas de solution miracle. Il n’y a que l’investissement productif et le développement du monde de l’entreprise qui pourront générer de nouvelles recettes fiscales à même d’enrichir le budget de l’Etat en dehors de la sphère des hydrocarbures. Néanmoins, cette perspective semble quelque peu escamotée par la panique qui a gagné le gouvernement et l’a poussé à parer au plus pressé en présentant un avant projet de loi de finances 2016 basé essentiellement sur l’accroissement des taxes des produits de large consommation; cela, à défaut de dénicher de nouvelles activités créatrices de richesses, de fiscalité et d’emplois. Mais, c’est là un cercle vicieux : ces activités, il faut d’abord les créer, les sécuriser et, sans doute même, les exonérer temporairement d’impôts. Une véritable quadrature du cercle qui réclame prudence, lucidité entregent et sens de la prospective.
Amar Naït Messaoud
