Saidani Rabah, l’enfant prodige d’Ath Koufi (Boghni), représente près d’un demi-siècle de vie artistique – «L’art ne fait pas vivre»

Les jeunes ne connaissent peut-être pas Saidani Rabah, le chanteur à succès depuis la fin des années 60, quand il avait, comme les jeunes de son temps, pris sa mandoline et son calepin pour écrire des poèmes et se lancer aux côtés des siens dans l’enrichissement de la chanson kabyle sentimentale sociétale.

Ainsi, il enregistrera son premier trente-trois tours alors qu’il n’avait pas encore vingt-ans, puis d’autres vont suivre ainsi que des quarante-cinq tours, des cassettes audio et enfin des CD. Cette fois-ci, cet artiste revient avec une série de CD. Une mini-compilation. En somme, il a réédité ses dix premiers volumes. Jeudi dernier, ils sont arrivés chez les disquaires où ils sont arrachés comme de petits pains. Dans cet entretien exclusif à La Dépêche de Kabylie, il revient sur ses quarante-sept ans de vie artistique. Il se livre à notre journal sans détours, sans hésitation, sans avoir des remords, mais aussi avec une franchise parfaite.

La Dépêche de Kabylie : Commencez par vous présenter brièvement à nos lecteurs

Rabah Saidani : Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?

Qui suis-je ? Où suis-je né ?

Eh bien, je viens d’Ath Kouffi où j’y suis né. Actuellement, je boucle mes soixante-deux ans dont quarante-sept ans sont consacrés à la chanson. J’ai commencé en 1968. Ce sont d’abord des quarante-cinq tours. Le premier est «Ittij» (Le soleil) en 1972. Bon, j’ai commencé ici à Boghni. Je suis non seulement compositeur, mais aussi parolier. Je vous apprendrais que j’ai écrit des chansons à des chanteurs et à des chanteuses dont je tairai les noms. C’était juste pour les aider et leur donner aussi la chance de bénéficier des droits d’auteur pour paroles et musique.

Dda Rabah, on dit que durant des années, vous livrez des disques les uns après les autres ainsi que des cassettes. Est-ce vrai ?

Effectivement, c’était des années fastes. Nombreux comme moi faisaient autant. Je vous citerai Aït Menguellet et bien d’autres. Au total, j’ai un répertoire de 540 chansons dont 347 existent à l’ONDA. Au début, j’ai passé à l’émission «Les chanteurs de demain» devant Medjahed Hamid à la chaîne II. Lors de mon passage à cette émission, il a hoché la tête du haut en bas et j’ai tout compris. Depuis ce jour là je n’y ai jamais mis les pieds. J’ai enregistré alors mon premier trente-trois tours à Rouiba «A yakham», et j’ai continué ma marche en enregistrant disque après disque et gala après gala. En 2003, j’ai presque changé de métier en me versant dans l’artisanat.

Pourquoi avez-vous arrêté jusqu’en 2009 pour reprendre avec l’album «A y drar»,(ô montagne) ? Est-ce par souci de mieux travailler vos chansons ou pour autre chose ?

C’était pour me reposer un petit peu. Sinon, en ce qui concerne la composition ou l’écriture, j’avais ce don. En un tour de main, je pouvais «pondre» un produit. Et en 2007, j’ai produit quatre CD pour Akbou Music.

Et aujourd’hui, qu’est-ce que vous venez de faire ?

Je viens de rééditer dix disques en ajoutant environ une quinzaine de chansons inédites. J’ai repris les premiers. Je vous citerai par exemple dans l’ordre Ourouminagh, Amaslouv ar thabourth, Asmi Meziyath, kecth thachfidh, Avava, Alqaf, Ayahviv adakinigh, Yougui Ouliw, A thaqchichth, Tighri. Ce sont en tout dix volumes. Pratiquement, ces dernières années, dans chacun de mes albums, il y a un hommage pour un chanteur ou un homme de culture. Je l’ai fait, par exemple, pour Matoub Lounès, pour Mouloud Mammeri.

Dda Rabah, quels sont les thèmes que vous chantez le plus ?

Il y a un peu de sentimental, mais beaucoup plus de social.

Justement, pourquoi vous préférez le social ?

Eh bien, tout d’abord, personne ne peut oublier d’où il est venu. Et puis, c’est comme ça, j’aime traiter la vie des gens, insister sur nos valeurs sociales et ancestrales et bien d’autres choses de la vie.

Vous avez aussi fait des duos, n’est-ce pas ?

Eh oui, vous me rappelez quelque chose de très important. C’était la belle époque. Je vous citerai par exemple Anissa Mezaguer. Je traitait des thèmes sociaux. J’ai même été dans le studio Cléopâtre en France, où j’i ai trouvé Aït Menguellet et feu Slimane Azem. J’ai même dit à Aâmi Slimane de m’accompagner avec sa guitare. Il était vraiment étonné de mes paroles et il était surpris en me demandant qui m’écrivait les textes. Ces chansons-là existent même aujourd’hui à la radio. Même Kamel Hamadi m’a proposé de m’écrire des chansons, mais j’ai décliné son offre parce que j’avais des compositions. Lui aussi, il était très content de moi. C’est un grand homme. Il a aidé presque tous les chanteurs aussi bien ceux qui chantent en kabyle qu’en arabe. Dernièrement, il a même raconté cette anecdote de notre rencontre à la radio en me citant comme exemple en matière de textes et paroles. J’ai aussi fait des duos avec Zohra et Anissa. La cassette avec Zohra avait fait un succès. D’ailleurs, j’ai réédité toutes ses chansons. Elle a été aussi l’une de mes productions des plus réussies.

Avec quels musiciens connus avez-vous travaillé ?

Tout au début, je ne recourais à personne. A notre époque, je jouais toutes mes chansons à la mandoline. C’est juste après 1987 que j’ai fait appel aux musiciens. Je me rappelle de Rabah Oukrin de Mirabeau et Salem, le flutiste. Ces derniers temps, les arrangements, c’est Dahmane Oumechras et Nabil qui les font… J’ai aussi fait appel à un batteur et j’ai même recouru au synthétiseur.

Cela fait maintenant quarante-sept ans que vous êtes dans ce domaine. Si c’était à refaire, referiez-vous la carrière d’artiste ?

Bien sûr. Je ferai cette carrière avec plaisir mais peut-être de façon plus meilleure. Mais, je supprimerai au moins une quinzaine d’entre elles car elles ne sont plus d’actualité. Mais, si on regarde autour de nous, en ce qui concerne le piratage, je ne la referai pas. Si ce n’était pas l’ONDA qui nous vient au secours et aussi les éditeurs, on va tout abandonner et on va mendier.

À votre avis, est-ce que l’art fait nourrir ?

Non pas du tout. Seuls certains artistes ont échappé à cette règle. J’ai constaté qu’à l’exception de certains qui ont eu des succès et qui ont continué sur cette voie grâce à leur don, nombreux sont ceux qui ont complètement abandonné la scène artistique. Dans mon cas, depuis 2003, j’ai pris une autre voie. C’est celle de la bijouterie. Mais, tout de même, je ne peux pas rester sans produire de temps en temps, car cet art coule dans mes veines.

Dda Rabah, si par exemple, l’un de vos enfants voulait s’engager dans la chanson. Que lui conseilleriez-vous ?

Eh bien, je lui dirais d’aller embrasser un autre métier. Quand je vois, aujourd’hui, ces jeunes enregistrer des CD à leurs comptes, vraiment, je les plains. Ce n’est plus l’époque où l’éditeur aidait les artistes. Un jeune chanteur qui déboursera, par exemple, une vingtaine de millions de centimes, doit savoir qu’il lui sera difficile de les récupérer. Alors, après un ou deux CD, c’est l’abandon.

Et pour conclure ?

Tout d’abord, je vous remercie pour m’avoir accordé les colonnes de votre journal pour revenir sur mes quarante-sept ans de carrière artistique. Ensuite, je souhaite que le domaine de la chanson en général et de la chanson kabyle en particulier retrouve son aura d’antan, en encourageant la production et en donnant beaucoup de chance de réussite aux jeunes talents, sans oublier aussi de souligner cette nouvelle loi qui permet tout de même aux artistes de verser leur assurance. J’espère aussi que l’ONDA continue à venir en aide aux artistes qui voudraient comme moi rééditer leur répertoire et aussi aider les éditeurs à continuer cette activité en ces moments difficiles. Je promets au public en général et à mes fans en particulier de mettre à leur disposition, chaque année, une mini-compilation des chansons de mon répertoire.

Entretien réalisé par Amar Ouramdane