L’expérience algérienne dans la balance

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Le thème des changements climatiques tend à dominer l'ensemble des problématiques environnementales, telles qu'elles sont déclinées au cours de ces dix dernières années.

Hausse inhabituelles des températures, sécheresses cycliques dans certains endroits et chroniques dans d’autres endroits, précipitations torrentielles, inondations, pertes des moissons, migrations forcées des populations suite à la famine et aux maladies générées par de tels phénomène, tel est le lot dont la liste des fléaux n’est malheureusement pas close. Du 30 novembre prochain au 11 décembre, se tiendra à Paris une grande réunion portant spécialement sur les changements climatiques, sous l’intitulé « Conférence mondiale des parties à la convention cadre de l’ONU » ou COP21. C’est la 21e conférence du même nom. Dimanche dernier, une pré-conférence a été organisée à Paris- une sorte de « répétition générale », comme l’a qualifiée le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, visant à réduire quelques malentendus ou divergences qui risquent de grever le cours de la réunion officielle, en « travaillant à des formules de compromis ». Bien avant que le thème des changements climatiques n’ait bénéficié de la vulgarisation qui est aujourd’hui la sienne et de l’avancée en matière de connaissance des mécanismes qui régissent son évolution, l’Algérie a assez tôt pris conscience de l’enjeu environnemental charrié par le phénomène de la désertification. Car, même si, au cours des années 1970, le réchauffement climatique en tant que processus inscrit dans la durée n’était qu’au stade des hypothèses d’école, le diagnostic sur le terrain- sur le plan de la disparition du couvert végétal, de la régression de la production agricole et de la raréfaction de l’offre fourragère- était une réalité irréfutable. Le processus ne fait malheureusement que se confirmer et s’aggraver chaque année davantage au point de conduire certains territoires des Hauts Plateaux à de stériles terres lessivées et érodées.

Bien évidemment, les changements climatiques- auxquels le continent africain ne contribuerait qu’à une proportion de 3 à 4% vu son déficit d’industrialisation- ne représentent qu’une partie des causes ayant entraîné l’accélération du processus de désertification. Les facteurs anthropiques directs, dus à l’activité des hommes sur les terres en question, sont d’un poids accablant quant à la stérilisation de territoires entiers. Déforestation (par les incendies et l’urbanisation anarchique), pression pastorale intolérable- par un élevage ovin extensif- ayant réduit drastiquement l’offre fourragère et inadaptation des conduites culturales sont les quelques raisons les plus importantes de l’avancée du désert sur les territoires du Nord du pays. À titre d’exemple, la portion du Tell au niveau du centre du pays est réduite à une bande d’à peine 60 km en distance horizontale (soit la ligne Berroughia-Alger ou celle allant de Sour El-Ghozlane à Dellys). À l’échelle continentale, une prise de conscience aigue est ressentie à partir du début des années 2000 au niveau des instances politiques, après que les cadres et techniciens eurent réalisé des études aboutissant à des diagnostics forts inquiétants. Déjà auparavant, des famines successives ont ravagé des populations de l’Afrique saharienne et subsaharienne. La famine qui frappe depuis le début de l’année 2011 la Corne de l’Afrique, est sans doute l’une des plus destructrices-12 millions de personnes sont menacées de mort- comme elle résulte d’une sécheresse exceptionnelle, la plus extrême depuis 60 ans.

L’Afrique cueille la « colère » de la nature

Les réunions des décideurs à l’échelle du monde- scientifiques et responsables politiques- se suivent d’une façon presque régulière depuis le sommet de la Terre tenue à Rio de Janeiro en 1992. Conférence de Copenhague (décembre 2009) de laquelle est issue la convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques, conférence de Cancun (décembre 2010) et la prochaine conférence de Durban, en République Sud-africaine, qui sera tenue du 28 novembre au 9 décembre 2011. Un travail préparatoire est réalisé déjà lors des conférences de Bangkok et de Bonn respectivement en avril et juin 2011. En novembre 2008, la conférence africaine des ministres de l’Environnement sur les changements climatiques, qui s’est tenue à Alger, s’est donnée pour ambition de «définir une politique et une position africaines communes» face aux différents processus de négociations inhérents à ce sujet. Notre continent qui, d’après les données relatives à la pollution dans le monde, n’est responsable que d’une très faible proportion dans la pollution atmosphérique d’origine industrielle (environ 3 %), récolte, en revanche, une grande partie de la «colère de la nature» issue du dérèglement climatique générée par l’effet de serre : sécheresse sur des franges importantes du territoire du continent, inondations dans des contrées réputées jusque-là par l’aspect paisible de leurs précipitations,… Outre les famines frappant cycliquement ou durablement les populations de la région et les divers dommages subis par les infrastructures (routières, ferroviaires) et les constructions suite aux inondations, les changements qui affectent l’atmosphère du fait d’une politique industrielle inconsidérée est à l’origine, sur le continent africain, des « migrations climatiques », un nouveau concept qui explique et affine une grande partie du phénomène de l’immigration clandestine dans le sens Afrique-Europe. Ce drame qui connaît son apogée depuis le milieu des années 2000 est en train de faire l’objet d’études assez poussées de la part d’experts et bureaux d’études spécialisés en sociologie, agronomie, économie, climatologie et géographie. Après l’historique agression coloniale dont les débuts remontent au 16e siècle, le continent africain est sans doute en train de vivre son second plus grand drame depuis sa formation démographique en tant que continent.

Projet d’une « Muraille verte » Djibouti-Dakar de 7 000 km

Depuis 2005, une idée géniale et généreuse a été émise par des Africains pour atténuer un tant soit peu le phénomène de désertification. Il s’agit de la ceinture verte, appelée aussi Grande Muraille imaginée par l’ancien président du Nigéria, Olusegun Obasanjo. L’union africaine l’a adoptée lors de la 8ème session ordinaire de la conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de janvier 2007 à Addis-Abeba. Des experts et des responsables politiques africains ont permis de fixer le cadre institutionnel et d’exécution de cet imposant programme. Il s’agit en particulier de l’élaboration des documents sur les modalités opérationnelles de mise en œuvre, la mise sous la tutelle politique de l’UA et de la communauté Sahélo-saharienne avec l’appui du Sénégal, coordonnateur du volet environnement du NEPAD du projet de la grande muraille verte. Ce projet sera matérialisé par des travaux de reboisement sur une distance de 7 000 km (de la Mer rouge à l’Océan atlantique, englobant 11 pays), avec une largeur variable d’une moyenne de 15 km. Cette bande de plantation est choisie dans le couloir où la pluviométrie annuelle varie entre 100 et 400 mm. Le montage financier d’un tel projet d’envergure régionale a été réalisé lors la conférence ministérielle tenue en février 2008 au Sénégal. Le montant prévu pour les travaux de la grande muraille est de 1,5 milliard de dollars. La grande muraille verte combinera des projets de mise en valeur intégrée. Il s’agira de planter des espèces végétales à valeur économique établie et adaptées à la sécheresse, d’installer des bassins de rétention, des systèmes de production agricoles adaptés et d’initier d’autres activités créatrices de richesses pour les communautés rurales (vergers, infrastructures sociales,…). Lors du sommet à la grande muraille verte qui s’est tenu au Tchad en 2011, le président tchadien, Idriss Deby, fera remarquer que c’est là « une contribution de l’Afrique à la lutte contre le réchauffement climatique (…) La grande muraille verte est un projet conçu par les Africains pour les Africains et pour les générations futures ». Il est vrai que les événements sécuritaires dans cette bande Sahélo-saharienne se sont précipités depuis l’avènement du printemps arabe. Le Mali, le Niger, le Tchad sont sur le fil du rasoir, faisant face à un terrorisme mobile et transnational, outre le groupe Boko Haram qui agit à partir du Nigeria. Ces aléas ont quelque peu retardé le rythme du projet de la grande muraille verte. Dans certaines régions, ses actions sont gelées jusqu’à nouvel ordre. Cependant, il n’en demeure pas moins, que l’idée de ce projet constitue une révolution dans la stratégie de riposte à la désertification qui menace le continent africain.

Le Barrage vert algérien source d’inspiration

Les responsables et les cadres des pays Sahélo-sahariens se sont inspirés du Barrage vert algérien qui, au cours des années 1970, a été conçu pour arrêter l’avancée du désert vers le Nord de l’Algérie. D’une longueur de 1 200 km et d’une largeur variable de 15 à 20 km, la ceinture verte algérienne a été réalisée par les éléments du service national dans une atmosphère d’enthousiasme révolutionnaire qui entraînera des erreurs techniques et des insuffisances. Le projet, lui-même, relève d’une vision saine, prospective et scientifique. La faiblesse des résultats est souvent due à un manque de coordination avec les populations locales dont la sociologie et le mode de vie sont purement pastoraux. Les zones de parcours (pâturages sauvages) sont des espaces «sacrés» qu’on ne pouvait pas fermer impunément par la mise en place d’autres cultures qui excluraient l’élevage ovin. Les deux logiques qui se sont affrontées sur le terrain ont fini par avoir raison des efforts des pouvoirs publics tendant à moderniser l’occupation et l’exploitation des espaces steppiques.

Le projet avait ainsi péché par son déficit d’intégration des populations rurales qui habitent aussi bien à l’intérieur de l’aire d’intervention qu’à sa périphérie. Souvent, les communautés voisines de l’ouvrage jugent que l’occupation des terres, qu’elles destinaient depuis toujours au pâturage par des espèces forestières intruses, est une «agression» qu’il y a lieu de neutraliser. Les éleveurs n’ont plus qu’une solution : assimiler les jeunes plants de pin d’Alep à du fourrage ! En effet, des milliers de têtes d’ovins s’invitent sur les reboisements, dussent-elles le faire en soirée ou à l’aube. Dès que le bourgeon apical du jeune pin est brouté il suffit de quelques jours pour voir dépérir le plant entier. Le ministère de l’Agriculture et du Développement rural compte réactiver le projet de Barrage vert sous une autre forme, une forme plus « humanisée », faisant participer les populations à la prise de décision et intégrant des projets périphériques d’utilité publique, créateurs de revenus et de richesses pour les populations. Déjà à partir de l’année 2010, un projet de grande envergure dénommé « ceinture oléicole » est lancé dans le même couloir géographique que l’ancien barrage vert constitué presque exclusivement de pin d’Alep.

La culture de l’olivier sur les Hauts Plateaux algériens est en train de gagner chaque année de nouveaux espaces.

Cette ceinture est venue renforcer et prolonger cet élan, d’autant plus que l’olivier est un arbre économiquement rentable et écologiquement adapté à jouer un rôle de ceinture verte contre l’avancée du désert.

Amar Naït Messaoud

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