Officialisation de tamazight – Entre pragmatisme, surenchère et nihilisme

Inévitablement, l’officialisation de tamazight dans la nouvelle Constitution algérienne a soulevé aussi bien d’immenses espoirs chez de larges franges de la population et des anciens militants de la cause que des appréhensions, sans soute compréhensibles, dans certains milieux. Mais les réactions les moins attendues sont sans doute celles de ceux qui font montre d’une franche opposition à la promotion de cette langue ou qui s’obstinent à lui imposer des caractères d’écritures arabes, faute de pouvoir assumer complètement leur opposition à l’entrée de tamazight dans la Constitution. La satisfaction exprimée par un grand nombre d’Algériens, qui tiennent à la réhabilitation de l’identité algérienne dans son intégralité est naturellement accompagnée d’un sentiment de nouvelles responsabilités quant au travail qui reste à faire dans le domaine de la recherche linguistique (production lexicale raisonnée, production littéraire, investissement de tous les supports d’écriture permis par les nouvelles technologies,…). Cette responsabilité est naturellement partagée. La Constitution prévoit une Académie qui puisse œuvrer à cette mission de modernisation de la langue et de l’établissement des instruments de sa promotion, pour pouvoir concrétiser cet engagement d’officialisation qui n’est pas une entreprise de tout repos. L’officialisation signifie l’utilisation de cette langue par toutes les institutions de l’État, à commencer par quelques secteurs dits de souveraineté comme la Justice et le ministère de l’Intérieur, avant qu’elle investisse les secteurs techniques, comme les Travaux publics, l’Agriculture et d’autres département où l’arabe peine déjà à avoir sa place face à la domination du français. Aux producteurs culturels du domaine amazigh, qui se sont investis depuis longtemps dans la recherche lexicale, syntaxique ou d’un autre type, retombe une partie de la responsabilité consistant à donner à l’officialisation de tamazight un contenu réel. Ce sont là les premières observations que notre journal a pu établir au lendemain de la publication de l’avant-projet de la nouvelle Constitution au début du mois de janvier dernier. Avant cet évènement, il y a eu l’ouverture, en octobre dernier, des premières classes d’alphabétisation en tamazight. Cette œuvre, coordonnée par le Haut commissariat à l’amazighité et l’association Iqraâ, a été proposée depuis plusieurs années par des animateurs culturels du domaine amazigh, lorsque des chiffres étaient « balancés » chaque année sur la « réussite » du travail d’alphabétisation. Ceux qui, en se positionnant sur le terrain exclusivement politique refusant tout pragmatisme d’un travail évolutif qui fera gagner à tamazight un capital de recherche et d’extension, peinent malheureusement à avancer des alternatives pratiques. Le nihilisme a-t-il jamais aplani des problèmes ou réglé des situations d’incompréhension ? Restent les aigris, les jusqu’au-boutistes et toute la smala d’un arabo-baâtisme de vieille souche ; ceux-là aucun argument, aussi lumineux soit-il, ne saurait leur rendre un brin de lucidité. On entendu Abdallah Djaballah pérorer sur la nécessité d’écrire tamazight en caractères arabes, au moment où une convergence s’est dessinée vers le recours aux spécialistes en la matière. Peut-être avoir la garantie que, si on se mettait à écrire tamazight en caractères arabes, Djaballah et sa suite écriront ou instruiront leurs enfants dans cette langue ? Le prétexte est clair. Il est plutôt dissuasif, face à une tendance consacrée par une longue tradition d’écriture en caractères latins. À côté de cette engeance, il y d’autres « spécimens » de personnages, à l’image de ce Youssef Benzatat, officiant dans un quotidien algérien francophone et sur un site électronique, qui tentent de contenir tamazight dans la mission de « perpétuation des spécificités traditionnelles et folkloriques locales ». Outre cet exotisme de pacotille, le même personnage met sur le même pied d’égalité les terroristes islamistes et les défenseurs de tamazight dans un « chiffon » intitulé « Après les fous de Dieu, place aux démons des ruines ! » Pas moins. Rien qu’à cause de ce résidu de « pensée », qui a des atomes crochus avec le terrorisme qu’il prétend rejeter, l’introduction de tamazight dans la nouvelle Constitution, y compris avec les efforts qui restent à fournir pour que ce statut acquière la plénitude de son expression, mérite d’être saluée.

Amar Nait Messaoud