Les artistes se cachent pour mourir

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Un artiste disparait sans crier gare, sans que ses pairs ne soient informés, en un mot, dans l’anonymat le plus radical, le plus incompréhensible.

Il a été cet artiste discret jusqu’à l’effacement. Il n’aimait certes pas les feux de la rampe, mais il n’était pas pour autant sans fécondité et en plus il avait plusieurs flèches à son arc. Lui c’est Mohand Al Rachid, auteur de «Aya fellah ikerzen», «Ourdia», la mémoire du cardinal du chaâbi, le collectionneur de photos des bohèmes d’Alger et des artistes qui ont marqué la mémoire du chant et des arts algériens. Il s’est éteint, samedi dernier, à l’âge de 77ans. Né le 12 février 1939 à la Casbah et originaire d’Azazga, il était considéré comme une référence dans la chanson kabyle et chaâbi. Il avait pratiquement une profusion de textes des maîtres du melhoun et du «bit we syah». Tous les adeptes du chaâbi n’avaient qu’une adresse pour se procurer un «qsid» rare. Il était concomitamment à cela producteur et animateur à la radio Algérienne, où il animait l’émission « Ichenayen uzeka » diffusée sur les ondes de la chaîne II de la radio nationale. À la chaîne I, il était également animateur d’une émission consacrée à la musique chaâbi et le patrimoine. Qui mieux que Mohamed Rachid connaît la vie artistique et privée de Hadj M’hammed El Anka ? Bien qu’il soit absent lors de tous les hommages rendus au maître du chaâbi, le chanteur, musicien et collectionneur Mohamed Rachid était sûrement l’homme le mieux placé pour parler d’El Anka. Mohamed Rachid, le chanteur le plus sollicité par les jeunes en quête de qaçaïd (chansons), était une véritable mémoire vivante. Bien qu’il soit un chanteur de talent, il a consacré la plus grande partie de sa vie à collectionner des manuscrits, photos et documents, notamment ceux liés à Hadj M’hammed El Anka, Ferhat Abbas et De Gaulle. Ne vous étonnez pas si cet artiste, élève du guitariste Moh Sghir Laâma, vous sort par exemple un ticket de bus en vous disant que ce billet a été utilisé par El Hadj lorsqu’il s’est déplacé le 11 mars 1941, de Blacet el-Âwd (aujourd’hui place des Martyrs) aux Deux Moulins.

Il savait tout sur El Anka

L’homme peut vous parler pendant des heures de Hadj M’hammed El Anka sans se fatiguer. Il est capable en deux minutes de sortir de ses archives la convocation du maître pour le service militaire ou sa carte d’identité. Mohamed Al Rachid, qui a obtenu un grand succès dans les années 1960 en se lançant dans une carrière de chanteur kabyle et chaâbi, passait son temps à aider les jeunes et les moins jeunes voulant embrasser une carrière dans le style chaâbi. Ses archives sont très riches. On peut y trouver des documents rares ou des photos de personnalités, telles que Cheikh Benzekri ou Bensmaya. Il possédait des photos inédites d’El Anka, M’rizek, H’sen El Annabi ainsi que des disques très rares, tels que ceux de Saïd Bestandji (Hassan Badri) et des enregistrements d’El Anka et Ferhat Abbas. Une mémoire exceptionnelle ! Mohand Al Rachid possédait une très riche collection de disques en vinyl (45 et 78 tours), des enregistrements de toutes sortes, notamment des entretiens rares. Ce spécialiste de la chanson chaâbi n’était malheureusement pas sollicité sérieusement par les organismes culturels. Aujourd’hui qu’il est parti en silence, pour ainsi dire, on pourra regretter de ne pas lui avoir prêté l’oreille, de l’avoir sollicité ou mieux de lui avoir rendu hommage de son vivant. Mais les artistes, les vrais, se cachent pour mourir. Ils s’en vont la conscience tranquille d’avoir donné à leurs congénères l’essentiel de leur vie, sans rien réclamer en retour.

Sadek A. H.

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