(1re partie)
Amachou rebbi ats iselhou ats ighzif anechth ousarou. (Que je vous conte une histoire. Dieu fasse qu’elle soit belle, longue et se déroule comme un long fil). Avoir pour héritier un seul enfant quand on est roi n’est pas une sinécure. On craint pour sa vie, on le surprotège, et parfois, on arrive à produire l’effet inverse de celui escompté. C’est l’histoire d’un tel héritier que nous allons vous raconter à travers ce conte du terroir. L’on raconte que dans les temps anciens vivait un ag’ellid’ (roi). Malgré qu’il était marié à plusieurs femmes, la providence ne lui a donné qu’un unique garçon. Pour le mettre à l’abri de tout danger, l’ag’ellid’ lui construit dans la plus haute tour du palais une grande chambre avec toutes les commodités. Cette chambre a la particularité de ne pas avoir de fenêtres. La seule ouverture qu’elle possède c’est vers le ciel. Le petit prince ne peut admirer de la nature que le soleil, la lune et les étoiles. On s’occupe du jeune enfant comme il se doit. A part la liberté de sortir dehors, il ne manque de rien. Pour nourriture, il ne mange que ce qu’il aime. Sous les recommandations de l’ag’ellid’, obligation est faite aux serviteurs, de ne lui donner à manger que de la viande désossée (ak’soum bla ighssan). Ceci, afin d’éviter qu’il ne s’étrangle avec un bout d’os qui sont parfois effilés comme des lames. Mais malgré toutes les précautions prises, un jour sa cuisinière attitrée oublie un grand os sous un gros morceau de viande qu’elle vient de désosser. En découvrant l’os, le jeune adolescent est étonné, c’est la première fois de sa vie qu’il voit un objet de la sorte. Théoriquement, il sait ce que c’est un os, on lui parlé d’os à moelle, et la manière de l’extraire, mais c’est une expérience qu’il n’a jamais pratiquée. Puisque l’occasion se présente aujourd’hui, il va goûter à la moelle. Il se saisit de l’os et le lance de toutes ses forces vers le mur de sa chambre. Sous la violence du choc, l’os se brise, mais en même temps fait un trou dans le mur. Il jette un coup d’œil au dehors et découvre un spectacle inouï. Des gens et des animaux déambulent à travers les ruelles de la ville en toute liberté. Déçu d’avoir été séquestré durant des années, dès que le serviteur qui détient la clef de sa chambre se présente, il le bouscule et se met à courir comme un fou à travers les dédales du palais. Il se rend aux écuries, enfourche sans selle un destrier et fonce dans la foule qui essaye de l’éviter. Il sème la panique partout où il passe. Les gens ont peur de lui. Personne n’ose l’arrêter. Il est pareil à un chien qu’on a trop longtemps entravé, et qui tout d’un coup, casse sa chaîne et découvre ce que c’est la liberté. Sa cavalcade effrénée n’est arrêtée que par Settoute (la vieille sorcière) qu’il a failli renverser. Courroucée, elle lui dit :- Aânigh thoughidh Saâdia illi-s n Sâid’Sâid’ ag’ellid’ ammi-s oug’ellid’ !(Pour qui te prends-tu jeune prince présomptueux ! Même si tu avais épousé Saâdia, fille de Saïd le roi ! Tu n’as pas le droit de piétiner les sujets du roi ! )De découverte en découverte, le même prince demeure sans voix. Après s’être donné à fond, fatigué, il rentre au palais. Il est heureux et content de ce qu’il a fait durant la journée, une ombre au tableau cependant. Il n’a jamais connu de fille, mais la fille de Sâid le roi dont Settoute lui a parlé fait fantasmer son imagination. Si Settoute lui a parlé de cette princesse, avec ironie et une pointe de défit, c’est sûrement une princesse inaccessible. C’est l’occasion rêvée pour le jeune prince de courir à l’aventure et, pourquoi pas, faire d’elle sa femme ! Mais où la trouver ?Le jeune prince passe une nuit blanche. Il réfléchit au moyen de contacter cette princesse mythique. Le lendemain matin, il fait appeler Settoute et lui demande quel est son plat favori. Comme elle est édentée, elle n’aime qu’avaler sans mâcher des bouillies de blé. Il lui fait préparer une très bonne bouillie. Dès qu’elle est prête, les serviteurs la lui servent. Avant qu’elle ne goûte à son plat favori, le jeune prince qui avait ourdi un plan, lui plonge la main droite dans la bouille brûlante et lui dit :- Anda ad’afagh Sâadia illi-s n Sâid ?(Où puis-je trouver la princesse Saâdia la fille de Sâid ?)Settoute hurle de douleur et lui indique de sa main gauche la direction de l’Orient. – Merci, grand-mère pour ta contribution, tu peux maintenant avaler ta bouillie tranquillement ! Même en possession d’un renseignement très vague, le jeune prince décide de partir à l’aventure, malgré l’opposition de ses parents. Il parcourt des milles et milles. Sa quête le mène au bord de la mer. Là, il trouve un pêcheur qui vient juste de sortir de l’eau un énorme poisson. Sans réfléchir, quelque chose d’intérieur lui dit de troquer son cheval contre ce poisson encore vivant. Il en parle au pêcheur qui éclate de rire. – Mais jeune homme tu ne sais pas ce que tu dis, avec le prix de ton cheval, tu peux t’acheter des centaines de poissons comme celui-ci !- Je le sais, mais si tu est intéressé, je suis prêt à te le céder !- Affaire conclue !Le pêcheur prend possession du cheval et s’éloigne rapidement. Maintenant qu’il a le cheval, il a peur qu’il se ravise. Dès qu’il est hors de sa vue, il l’enfourche et rejoint sa demeure à bride abattue.
Benrejdal Lounes (A suivre)
