Pour débattre des événements de la journée historique du 22 mai 1945, les associations «Awal Issawal» et «Afalou Bourmel», en collaboration avec l’APC de Melbou ont concocté un riche programme la semaine dernière.
Malgré le peu d’écho qu’a eu l’appel des organisateurs lors de la marche qui a précédé le dépôt de la gerbe de fleurs au cimetière des martyrs, les participants ont été conviés après le cérémonial à se réunir au niveau de la salle des délibérations au siège de l’APC. Sur place, en présence de MM Azzi Abdelhamid et Saâl Mohamed, représentants de «l’association de sauvegarde de la mémoire», M. Salakadji a fait un discours sur la portée historique et les répercussions du Rassemblement de Melbou sur la guerre d’indépendance. «Nous remercions tous les présents mais cela est insuffisant ! Je suis écœuré de l’absence de certaines autorités. C’est scandaleux, quand une journée aussi mémorable devient une journée sans importance !». Et d’ajouter, «moi, je vais mentionner cela au président de la République, au ministre des Moudjahidines ainsi qu’au ministre de l’Intérieur !». Il a, en outre, exprimé l’intention de sa fondation de fonder une section à Melbou, mais il a réitéré le fait qu’elle ne devrait pas faire de la politique mais être gardienne de la mémoire révolutionnaire algérienne. «Nous n’appartenons à aucun parti, mais ces derniers sont tous les bienvenus, car la mémoire appartient à tous les Algériens sans exception, et si nous ne réussissons pas à communiquer le message des martyrs à nos enfants, c’est que nous avons échoué ! Pour 2017, nous essayerons d’organiser les festivités du mois de mai à Béjaïa», a-t-il déclaré.
à l’origine du rassemblement…
Par ailleurs, le rassemblement de Melbou n’est pas un événement anodin dans l’Histoire contemporaine de l’Algérie. Il a, autrefois, été organisé par les autorités coloniales dans le but de briser toute velléité d’indépendance et d’étouffer toute aspiration à la liberté du peuple algérien. Pendant qu’une page des plus sanglantes était tournée à jamais pour les Nations occidentales au prix de millions de morts pour se libérer du nazisme d’Hitler, les Algériens qui voulaient participer aux manifestations de joie et de liesse qu’a connu le monde en cette période, ne pouvaient pas deviner qu’ils allaient être précipités dans l’horreur absolu. L’armée française qui a été humiliée par la Wehrmacht et libérée grâce aux alliés et aidés pourtant par des milliers d’Algériens qui avaient pris part à cette guerre, avait organisé ce rassemblement pour montrer sa force devant des Algériens ravagés par la famine, les maladies, l’ignorance et la misère. Pour cela, elle avait chargé le général Duval, le général Henry Martin et le colonel Bordilla pour organiser la répression aveugle qui a coûté la vie à des milliers de nos compatriotes. Les événements du 08 mai 1945 qui avaient éclaté à Sétif, Guelma et Kherrata ont insufflé une envie démesurée des Algériens pour recouvrer l’indépendance, conduisant ainsi des natifs de la région à tendre des embuscades à l’armée française et à attaquer des colons, ce qui a vite fait réagir les autorités coloniales en organisant ce rassemblement. Des témoins de la région de Taskriout et d’Aït-Smaïl que nous avons interrogés, ont tous été unanimes à dire : «vous avez de la chance de n’avoir pas vécu cela !». Pour M. Maouche Ahmed dit Amer oul’Bachir, né le 04 avril 1921, le souvenir est toujours atroce malgré les années passées : «à ce jour, chaque fois que je remémore cet épisode, je perds le sommeil ! Je n’oublierai jamais cette nuit d’angoisse passée à Melbou». En effet, malgré son âge, il garde toujours en mémoire des pans intacts de souvenirs. «Nous avons reçu l’ordre de rejoindre Melbou le jour précédant le rassemblement. Tout le monde s’est mis en route à pied ; il y avait des hommes, des femmes, des enfants, des vieux et des vieilles, ils arrivaient de partout, De Tazmalt à Amoucha, ils étaient des milliers à se diriger vers le lieu du rassemblement. Même au moment du défilé organisé le lendemain, les gens arrivaient encore !», dira M. Maouche. Et de poursuivre, non sans peine, «nous avons passé la nuit sur la plage à attendre dans l’angoisse et l’obscurité sans nourriture et sans eau ! Qu’adviendra-t-il de nous ? Pensaient tous ceux qui étaient sur place. Le lendemain, nous avons été surpris par des roulements de tambours. Le défilé avait commencé je me souviens de ce mouton qui marchait en tête du défilé il s’arrêtait quand on le lui demandait, il comprenait comme un être humain !». Il nous parla également du discours prononcé par un officier de l’armée française du haut de la colline surplombant Melbou : «rares étaient ceux qui comprenaient. Moi, j’avais 24 ans à l’époque mais j’étais illettré. Dans le brouhaha, certains ont pu percevoir quelques mots, il s’agissait de «Vous êtes des ignorants ! Vous ne pouvez rien contre la France, elle a des avions, des bateaux, une armée et vous vous n’avez rien !». Quant à Abdellah Maouche dit Karim, né en septembre 1932 et fils de Maouche Idris, un de ceux qui ont été fusillés à Melbou et enterrés sur place, il garde un vague souvenir de cet événement : «je me souviens être parti à pied avec ma mère. Mon père avait été arrêté quelques jours avant et emprisonné à Aokas. Il avait refusé de donner les noms de ceux qui avaient coupé la route pour empêcher l’armée française de dépêcher des renforts vers Kherrata durant les événements du 8 mai. Durant la journée du 22 mai, les militaires français nous empêchaient de boire même un peu d’eau de mer. Les avions tournoyaient au dessus de nos têtes et les bateaux tiraient à partir de la mer, puis j’avais perdu connaissance pendant un long moment. En tout cas, à ce que je me souvienne, personne n’a été tuée ce jours-là».
Les anecdotes de M. Malihi
Et à M. Messaoud Malihi, né en janvier 1928, de lui emboiter le pas et de nous raconter à son tour ce dont il se rappelle : «nous sommes partis le 21 mai vers Melbou, suite à l’appel du chef du village, personne ne nous avait obligés mais nous avions très peur, surtout après ce qui s’était passé le 8 mai. J’ai fait le chemin à pied avec ma mère, et à Melbou nous avons passé la nuit à la belle étoile sans rien manger. D’ailleurs, il n’y avait rien à manger à cette époque, car en 1945 c’était la famine. Durant toute cette nuit, on croyait tous qu’on allait être fusillés». Ce dernier se souvient même d’avoir été témoin de l’embuscade tendue quelques jours avant à l’armée française au niveau du «Virage de Zirour», un emplacement sur la RN9 entre Bordj-mira et Darguina, «Après les événements de Sétif, les Algériens ont cru pouvoir déloger la France par la force. Dans certains endroits de la région, des groupes ont même attaqué des fermes et ont délesté les colons de leurs bêtes. Moi, je suivais mon père de loin et en cachette, car il m’avait ordonné de rester à la maison. Il était en compagnie d’un groupe d’hommes armés de fusils descendu d’Aït-Smaïl, un autre était descendu d’Aït-Idris, et ils ont tendu une embuscade à l’armée française. Au passage d’un convoi militaire, ces deux groupes avaient ouvert le feu et avaient blessé quelques militaires. Parmi ces hommes, il y avait Sadoune Mohand dit «Negrou», Chemache Slimane, mon père, Djadja Mohand, Arfi Abdellah, Ouhab, …Les fusils étaient tous de calibres 16, seul «Negrou» avait un fusil à cinq coups. D’ailleurs, c’est pour cela qu’il a été vite appréhendé quelques jours après, emprisonné à Aokas puis fusillé et enterré à Melbou». Et d’enchainer, en nous relatant également quelques événements relatifs à la répression contre la population après le rassemblement : «quelques jours après, la légion étrangère a incendié la majeure partie des maisons dans la région. Une cinquantaine de légionnaires avaient réquisitionné les meilleures montures de la région, on devait leur remettre nos mulets et les suivre à pied. Ils se sont arrêtés non loin de la forêt de Takoucht. Quelqu’un est allé leur trouver deux moutons et les autres ont été obligés de ramasser du bois pour le méchoui. Ils se sont goinfrés sous nos regards sans nous donner une miette et Dieu seul savait combien on avait faim. Heureusement qu’on avait récupéré les têtes et les boyaux ! Arrivés à Adjiouane, ils nous ont rendu nos montures et nous ont demandé de passer par les gorges de Kherrata. Là j’ai vu l’horreur de mes propres yeux. Des amas de cadavres s’entassaient ça et là au fonds du ravin, j’avais même réussi à reconnaitre quelques uns. L’odeur pestilentielle qui se dégageait des corps en décomposition avancée était insupportable». Et de terminer : «Aujourd’hui, malgré tout, el hamdoullah, nous vivons en liberté et loin de cette peur. La différence est incommensurable».
Saïd M.

