Akli Chebbah a consacré une trilogie fort intéressante au combat libérateur que le peuple algérien a mené depuis toujours. Il se livre à travers cet entretien sur cette œuvre qui éclaire bien des zones d’ombre.
La Dépêche de Kabylie : Vous avez écrit sur l’Histoire une trilogie. Voudriez-vous bien en donner un aperçu à nos lecteurs ?
Akli Chebbah : Vous avez raison de me poser cette question surtout en cette occasion du 19 Mars, date historique que seuls celles et ceux qui l’ont vécue, savent apprécier sa valeur et son importance sur les deux rives de la Méditerranée. L’annonce du Cessez-le-feu pour le lundi 19 mars 1962, à midi en Algérie et en Métropole, en français, en arabe et en berbère, a réjoui et le peuple français et, surtout, nos populations, puisqu’elle mettait fin à un calvaire qui n’avait que trop duré. L’Histoire, en effet, est un thème boudé, un thème refoulé aux oubliettes pour de multiples raisons. J’invite tout curieux de me lire sur Internet en cliquant sur : à propos ‘’Morale des hommes, morale divine’’, d’autant que c’est gratuit. Heureux l’ignorant et le naïf ! Le cafouillage persistant et le marasme, à mon humble avis, tétanisent la pensée sans présager une quelconque amélioration dans un proche avenir. Le chômage alimente l’oisiveté, cette mère de tous les vices. D’où ces départs, pourtant onéreux et à risques énormes, vers d’autres horizons en quête d’un mieux-être. Le choix étant réduit, on fuit le hittisme et la mal vie. Scintillent aux yeux de nos jeunes les panneaux du visa et de l’exil, parce que sans travail salvateur et sans logement en facteurs du célibat s’éternisant sans nulle lueur d’espoir. Ainsi s’aventure-t-on à l’aveuglette, même si la tentation comprend des incertitudes. Voilà pourquoi notre jeunesse, cette sève du peuple, cette énergie vitale du pays, s’évapore au grand regret des adultes impuissants à leur venir en aide, noyés eux-mêmes dans une inextricable situation. Quant à savoir ce qui m’inspire à écrire sur l’Histoire – la nôtre étant lamentablement imbriquée dans celle de tout l’environnement planétaire comme une malédiction – eh bien, c’est tout simplement le désir de démontrer l’inanité des déclarations officielles d’en face, et pas que. Il est plus qu’aberrant de voir ou d’entendre un colonisé applaudir ou épouser les thèses désuètes des bourreaux des siens. Jusqu’à l’automne 54, la misère du peuple était inqualifiable, était inadmissible par le déni constant et le dénuement total de la population n’ayant épargné que celui qui s’était prosterné aux ordres du dominateur lequel asservit ainsi encore plus l’indigène. Dès l’âge de huit-dix ans, l’enfant servait de cireur dans les rues, l’homme d’esclave et la femme de Fatma-la-boniche. Epoque de vexations et d’humiliations, d’exploitation immonde, d’emprisonnement, de bannissement ou de mort au gré du clan colonial sans nulle considération, toute justice bafouée sans vergogne. C’est cette vérité qui s’oublie et que les adultes, pourtant victimes, auraient dû transmettre à leur progéniture. Que chacun se dise pourquoi ce référendum du 3 juillet 62 a donné comme résultat presque à l’unanimité le oui à l’indépendance sans tutelle. Wikipédia nous précise que 99,72% des votants au suffrage lors du référendum du 3 juillet 62 ont opté pour le oui à l’indépendance. Que chacun se pose la question de qui a voté ainsi si ce ne sont ces parents et ces frères ayant adopté la fameuse devise «menyif elmouth ouala ddel» (plutôt la mort que la misère !). De cet enfer que les tribunes officielles de France arborent en bienfaits de l’occupation dans leur déception d’une éviction forcée. Colonisation positive ? Oui, pour eux ! Exclusivement.
Un mot sur votre premier ouvrage ?
«Légataires du patrimoine» (Imawlane netmurt) édité en 2007 en France, est réédité (tome 1) en 2015 à Tizi-Ouzou avec un nouveau titre «Hordes en Al’chérie». L’écrit concerne l’Histoire la plus ancienne de notre pays jusqu’à ce Premier Novembre libérateur avec les successives dominations venues du Nord, de l’Est et du Sud. Les références sont irréfutables s’agissant de documents authentiques et d’auteurs à crédit certain, souvent par des aveux des bourreaux eux-mêmes quand ils se confessent après coups, réprouvant leurs actes et leur comportement plus que barbares.
Et la suite ?
Pour tout esprit sagace, indéniablement. La situation de l’indigène était intenable, était à son comble. La révolte couvait en permanence mais particulièrement après ce massacre odieux de nos foules le 8 Mai 1945 et les jours d’après. Quarante-cinq mille morts, ce n’est pas une bévue policière ni une folie passagère des colons en furie. Le FLN et l’ALN de novembre 1954 avaient rassemblé tous les partis et toutes les tendances pour combattre l’abjection et l’abomination coloniales. Une fois l’incendie déclaré par «Nos dignes partisans» (tome 2), ce sont les violentes réactions des Pieds Noirs chauffés à blanc, c’est la police et c’est l’Armée au secours des colons qui ont le plus alimenté le maquis provocant la fissure irrémédiable entre les citoyens poussés à bout et l’administration française. Les autochtones préférant vaincre ou mourir. Par les exactions, les arrestations, la torture, la concentration sans discernement, la colonisation signait son agonie, signait sa mort. Ce tome 2 «Nos dignes partisans» décrit cet élan unanime des Algériens à briser les chaînes pour vivre libres dans la dignité et préparer un avenir serein aux générations à venir. Les évènements du drame algérien concernent chaque moment, chaque parcelle du territoire et tout un chacun durant sept ans et demi d’une guerre effroyable et injuste. Le vote sous surveillance international imposé par les Accords d’Evian du 19 Mars 62 fut sans appel quoique puissent encore ânonner de nos jours les éternels et irascibles nostalgiques des deux bords d’un passé révolu à jamais.
Malgré cette indépendance obtenue, vous titrez le 3e ouvrage «Comment oublier ?». Qu’est-ce à dire ?
Qu’est-ce à dire ? A peine cette indépendance ratifiée, nos dignes partisans, ces patriotes valeureux et exsangues se voient la proie des faucons et des vautours, leurs frères d’armes chouchoutés aux frontières les envahir avec chars et aviation, cette fois, en Force algérienne imposant un diktat. La population en révolte n’a pu qu’exprimer le ras-le-bol «Sept ans, ça suffit !». Quelques contestataires ont tenté de s’insurger dès fin 63 sous l’égide du FFS (Front des Forces Socialistes) de l’historique Aït Ahmed. En vain. Puis ce fut la descente aux enfers. C’est l’oubli de tous nos héros, de toutes les péripéties, ô combien glorieuses. Les veuves de chahid délaissées et trahies. Les enfants de chouhada mis au rebus. C’est la course au futé, la course au trésor sous le regard hébété des citoyens dans la mélasse. D’où le trafic et la vie infernale généralisée et toute promesse tombée à l’eau.
Où peut-on trouver ces trois tomes ?
Edités à compte d’auteur, outre chez les Editions El Amel de Tizi Ouzou et sur le territoire national chez les librairies affiliées et servies par l’éditeur, chez Amrouche à Djemaâ Saharidj, Ikène à Mékla, Chikh, Aboud et Kessi à Tizi Ouzou, à Alger au Maq’am echahid et Kalimat, rue Victor Hugo. Quant au contenu de ces ouvrages présentés très succinctement, je m’en remets à celles comme à ceux qui m’ont lu pour donner leur avis si les récits reflètent l’annonce du titre ou non. L’insatisfaction, si insatisfaction il y a, peut résider dans la révélation à laquelle on ne peut s’attendre quand l’opinion ancrée depuis longtemps se veut en crise et en interrogations. La vérité fait peur.
Vous envisagez de poursuivre l’écriture ?
Cette saine activité maintient le physique et le moral même si l’apport financier fait défaut, la lecture du papier étant en décadence à cause de l’accès à l’information par de nouvelles technologies. Toutefois, je suis déterminé à en ajouter. D’ailleurs, le 4e livre ne tardera point à voir le jour et le 5e est en voie d’achèvement.
Votre conclusion ?
Je profite de cette opportunité pour remercier toute l’équipe du journal et saluer son lectorat de tous les horizons. Je dis Tanemirt et azul à tous les miens et à tous les concitoyens de Djemaâ Saharidj et de la commune y compris de la daïra de Mekla, à tous nos citoyens du bled et de l’étranger avec une pensée intime à toute connaissance parmi les collègues de l’Education Nationale. Et merci pour ces louanges sur unblog. fr ou de vive voix émanant de ceux qui m’ont lu. Aux rescapés qui s’en souviennent : Que ce 19 Mars nous augure de meilleurs lendemains !
Entretien réalisé par Ali B.

