Tizi-Ouzou Hommage à Taleb Tahar, aujourd’hui, pour ses 40 ans de carrière – «Et dire que j’ai failli arrêter…»

Grand moment de retrouvailles et d’émotion en perspective, aujourd’hui, à la grande salle de la maison de la culture de Tizi-Ouzou, qui abritera un concert évènement pour saluer les 40 ans de carrière de l’artiste Taleb Tahar. C’est cet après-midi.

La Dépêche de Kabylie : Un hommage vous sera rendu aujourd’hui à la maison de la culture. Qu’est-ce que cela vous fait ?

Taleb Tahar : Effectivement, c’est un hommage pour fêter mes 40 ans de carrière artistique, mais il coïncide également avec le 58e anniversaire de ma naissance. Je suis très heureux que cet hommage me soit rendu de mon vivant. On a tendance à honorer les artistes, dans la majorité des cas, à titre posthume. Donc, je me considère chanceux sur ce point. Il vaut mieux remettre une fleur à une personne de son vivant que planter une centaine sur sa tombe. Mais je ne suis pas non plus contre les commémorations, surtout si on fait découvrir les anciens au large public, notamment les plus jeunes. Je tiens à remercier infiniment la directrice de la culture de la wilaya, Mlle Gouméziane, et la directrice de la maison de la culture de Tizi-Ouzou, Mlle Kemmar, initiatrices de ce rendez-vous, ainsi ceux qui y ont participé de près ou de loin. Les 40 ans de carrière artistique représentent un travail laborieux, un travail de longue haleine. Mais, quoi qu’il en soit, je suis fier et content de ma carrière, dans le sens où des gens m’ont suivi tout au long de ce parcours avec un écho favorable et des encouragements soutenus. Je tiens, à cette occasion, à rendre un vibrant hommage à ce large public qui m’a permis d’exister et de continuer sur la même trajectoire.

Tout votre chant est-il devotre propre vécu ?

Quand je choisis un thème, je vise un objectif bien précis, je le chante comme je le ressens. Mais les gens interprètent les paroles autrement. Beaucoup sont venus me voir et me demander si telle ou telle chanson veut dire ça. Ils me révèlent parfois des choses auxquelles je n’avais pas pensé. Et il y a d’autres qui ont percé à jour la visée de ma poésie, mais je ne le leur disais pas ! Je ne veux pas ôter le voile sur mes chansons. Que chacun les comprenne à sa façon. Parce que si la chanson est dévoilée, elle sera automatiquement prisonnière et ne sera plus réécoutée. Par contre, si on ne découvre pas le secret de la chanson, on continuera à le chercher. Quand je compose, même avec des mots simples, j’essaie de transmettre un message dont le sens est très profond. Si on ne s’aperçoit pas du sens qu’une chanson véhicule, elle peut paraître comme une composition ordinaire. Et je peux vous reconnaître que mes chansons se rapprochent beaucoup plus des devinettes.

On imagine qu’il y aura du beau monde ce samedi (aujourd’hui ndlr) autour de vous…

Je dis d’ores et déjà bienvenue à ceux qui viendront participer à cet hommage. Je serai très heureux de les accueillir. Pour les artistes qui seront présents, je citerai Farid Ferragui, Amour Abdennour, Ait Menguellet, Rabah Ouferhat, Dahmani Belaid, Ouazib Muhand Améziane, Achir Madjid, Salah Ouamer et d’autres…

Gardez-vous des souvenirs de vos débuts, de votre première chanson ?

Je devais participer à l’émission ‘’Ighennayen Uzekka’’, le 24 mars 1977. Arrivés sur les lieux, on devait présenter nos cartes d’identité. A ma grande surprise, ils m’ont demandé de revenir le lendemain, c’est-à-dire le 25 mars. C’était pour faire coïncider mon passage avec mon anniversaire, et tout cela à mon insu. Lors de mon passage, j’ai chanté deux chansons ‘’Ggujlagh’’ et ‘’Uh a Rebbi ur ak-ghadegh’’, que j’ai d’ailleurs enregistrées à la radio en un 45 tour. Et depuis, j’ai continué mon parcours jusqu’au jour d’aujourd’hui.

Est-ce qu’on peut dire que votre passage dans cette émission et l’enregistrement d’un 45 tour à la radio furent des tournants décisifs dans votre carrière d’artiste ?

Honnêtement, je ne les ai pas composées pour me faire un nom ou pour de l’argent. Je les ai faites de bon cœur, parce que j’aime l’art. Il ne faut pas oublier aussi que la chanson kabyle véhicule beaucoup de messages, elle représente le socle de la revendication identitaire avant d’être un moyen de divertissement. La chanson ‘’Ggujlagh’’ traite un sujet identitaire et non pas une situation familiale comme beaucoup le pensent. ‘’Ggujlagh’’, c’est-à-dire orphelin de mes racines et non pas de mes parents, même si j’avais déjà perdu mon père à cet époque-là. Je disais dans un passage «Ma beddlegh isem i yiman-iw, am win i d-iqelâen deg uzar» (Si je change de nom, c’est comme m’arracher de mes racines). Il est vrai aussi que ces deux chansons ont eu du succès auprès des auditeurs. Et dire qu’à cette époque nous n’avions que la chaîne 2 pour faire la promotion de la chanson kabyle. C’était donc difficile pour un chanteur de percer et de se faire un nom. La chaîne 2 a beaucoup fait pour la chanson kabyle. Et nous avons, nous aussi, fait notre devoir envers cette radio, nous avons toujours répondu présents à leurs sollicitations.

Vous avez aussi travaillé en France…

Oui, j’ai fait un petit séjour en France. Mais je n’y suis pas resté longtemps, parce que j’avais des obligations familiales ici. Mais j’ai quand même enregistré en France.

Quel regard avez-vous sur ces 40 ans de carrière ? Pensez-vous avoir tout dit ?

J’ai dit tout ce que je voulais dire. Je n’ai rien raté (rire). Pour le reste, je le dirai par la suite si ma santé me le permet. L’essentiel, ce furent les encouragements du public, car c’est difficile de faire une carrière de 40 ans. Mais les choses ont changé actuellement. Ce sont deux époques différentes. A notre début, l’essentiel était que les gens écoutent nos chansons, nous n’avions pas d’autres objectifs. Mais, ce n’est pas le cas actuellement. D’ailleurs, plusieurs anciens chanteurs ont abandonné le domaine artistique à cause de tous ces changements, même s’il y a plus de moyens de promotion et plus d’opportunités maintenant.

Durant votre carrière, vous avez peut-être buté contre certains obstacles ?

Effectivement, j’ai failli à plusieurs reprises mettre fin à ma carrière. Je l’ai même dit à haute voix. A une certaine évoque, j’ai été envahi par un sentiment de pessimisme et de dégout. Les gens qui devaient nous donner un coup de pouce et d’encouragement, c’étaient eux qui nous mettaient les bâtons dans les roues. C’était vraiment insupportable. Ils nous ont poussés jusqu’aux portes du désespoir. Je ne suis pas le seul, il y eut d’autres chanteurs qui ont arrêté définitivement. Me concernant, et même si j’ai à un certain moment décidé d’arrêter, je ne l’ai pas fait, car beaucoup de gens m’ont convaincu et persuadé de continuer. La sagesse a eu gain de cause, et tant mieux.

En plus d’un travail bien fait, vous faites tout pour aider les jeunes chanteurs. Une disponibilité que ces derniers vous reconnaissent…

Depuis que je suis petit, j’aime aider mon prochain. Je dirai que c’est inné. Ces dernières années, je m’occupe en effet beaucoup plus des jeunes, de la relève. Je leur écrit des poèmes et je les invite dans mes galas et les fêtes de mariages que j’anime. Nous les attirons chez nous, dans notre musique, pour ne pas les laisser être emportés par autre chose. Le domaine artistique n’est pas toujours saint et propre et nos jeunes peuvent être tentés par certains mirages. Donc, je veux qu’ils fassent un art propre comme les générations précédentes.

Il est du domaine public que vous êtes sur un nouvel album. Peut-être quelques mots sur le sujet ?

Justement, je donnerai l’occasion à cette relève de faire partie de mon prochain album. Le public y découvrira les belles voix de deux jeunes garçons et d’une fille. Pour ce qui est du contenu de l’album, moi j’essaie toujours d’innover, d’apporter du nouveau. C’est-à-dire des choses que je n’ai pas déjà chantées, je ne vois pas l’intérêt de redire les mêmes mots. Je commence par choisir des thèmes, puis la poésie vient toute seule. Je vous citerai un titre de mon prochain album : ‘’Dduh-iw yebdha ghef sin’’.

L’université de Tizi-Ouzou s’apprête à décerner un Doctorat Honoris Causa, cette année, à deux grands artistes : Aït Menguellet et Matoub. Que pensez-vous de ce geste ?

C’est quelque chose de bien. Je suis très content pour eux. Ils le méritent amplement. Décerner un prix à un chanteur est une manière de reconnaitre son travail et par ricochet l’encourager à aller de l’avant. Je dirai que s’il pleurait auparavant à l’intérieur, il rira dorénavant. Evidemment je parle des vivants. Je suis heureux aussi parce qu’ils sont des miens.

Une anecdote parmi celles qui ont parsemé votre carrière pour conclure, si vous voulez bien…

Un jour, j’ai été invité pour chanter dans une fête, ici au sud de la wilaya de Tizi-Ouzou. Nous avons été bien accueillis. J’ai même exigé un couscous pour le diner. J’ai chanté toute la nuit. Les gens étaient contents et se défoulaient à leur guise. La fête se déroulait le plus normalement du monde. Mais une chose m’intrigua tout de même : je n’ai pas vu le marié. D’habitude, c’est lui le pivot de la fête, mais ce jour-là je n’ai pas vu d’homme avec un costume comme à l’accoutumée. Renseignements pris, il s’est avéré qu’il était contre ce mariage, et il s’est sauvé en laissant la mariée toute seule. Le lendemain, la fille est repartie chez ses parents. Ce n’est que 15 jours après que le «fugitif» refit surface.

Entretien réalisé par Hocine Moula