Les festivités du Mois du patrimoine, lancées le 18 avril dernier et consacrées cette année au «Patrimoine culturel, vecteur du développement du territoire», se poursuivent à Béjaïa.
Les activités artisanales et folkloriques occupent moins d’espace cette année, notamment à cause de la campagne électorale qui occupe, en quelques sortes, les espaces. En effet, à Béjaïa par exemple, la cinémathèque de la Place Gueydon, le TRB et la Maison de la culture accueillent continuellement des meetings politiques, reléguant ainsi les activités culturelles au second plan. L’ouverture officielle de ce mois du patrimoine dans sa version 2017 a été effectuée au niveau du site de la Casbah. Une visite du site a été organisée au profit des nombreux présents, encadrés par les cadres de la Direction de la culture et plusieurs associations, dont Gehimab, l’Etoile Culturelle d’Akbou, Tiklat d’El-Kseur, Saldae de Béjaïa et une autre d’Aokas. Il y avait également des spéléologues de Béjaïa et une exposition autour de thèmes historiques a été présentée, notamment concernant des manuscrits scientifiques anciens de savants de la région et une présentation de la grotte d’Ali Pacha. Deux conférences de qualité ont été présentées à cette occasion dans l’ancienne salle de la bibliothèque de la Casbah. Celle-ci a été déménagée dans les nouveaux locaux, près du siège de la Radio Soummam alors que le site est en plein chantier. Des pans entiers de la Casbah nécessitent encore des fouilles archéologiques, pendant que des entreprises s’occupent de la rénovation du site. Ainsi, une communication a été présentée par un cadre de la Direction de la culture, Kenza Sidi Salah, présentant les actions menées en vue d’identifier les sites historiques et archéologiques de la wilaya de Béjaïa, et les démarches entreprises pour leur protection en vue de leur classement officiel. La surprise de cette journée est venue de la DGSN, puisqu’un officier de la police judiciaire est venu présenter les activités de la brigade de protection du patrimoine. On a appris à cette occasion que la police est très présente sur le terrain pour traquer les atteintes au patrimoine national et combattre le trafic des objets d’art et d’archéologie. Ainsi, l’officier de police a donné des exemples de pièces archéologiques algériennes volées des musées et revendues à l’étranger. La Police met sous surveillance les différents sites de vente des objets d’art et de patrimoine, tant au niveau national qu’international. L’officier a ainsi donné de nombreux exemples et raconté comment des pièces archéologiques de grande valeur ont été retrouvées dans la maison de l’ancien Président tunisien, Zine El Abidine Benali, et comment l’Algérie a pu en récupérer certains. Les procédures sont généralement longues et compliquées. Parfois, les autorités algériennes font appel à Interpol pour les aider dans ce travail à l’international. Il y a de nombreuses conventions internationales et des accords qui permettent de faire l’essentiel du travail. Sur le plan local, l’officier a raconté comment d’importantes pièces archéologiques ont été trouvées en vente à Béjaïa, chez un antiquaire. L’expertise demandée a permis de les identifier et d’en identifier l’importance. La collaboration entre les différents services de l’État, dont la Direction et le ministère de la Culture a permis de mobiliser des experts venus évaluer l’importance et la valeur de ces objets. Aujourd’hui, ils ont été récupérés, mais l’enquête de la police suit son cours.
Découvertes sur le tracé de la pénétrante
Durant ce mois du patrimoine, le 20 avril a été célébré de façon inhabituelle, cette année. C’est ainsi, qu’en marge des manifestations populaires, deux conférences ont été organisées à la bibliothèque principale de lecture publique de Béjaïa. Dans la région de Seddouk, une équipe archéologique travaille sur des découvertes archéologiques de premier plan. C’est durant les travaux de préparation du tracé de la pénétrante autoroutière qu’une découverte a été faite, obligeant les autorités à refaire le tracé de l’autoroute. C’est assez rare pour le signaler, les pouvoirs publics ont donné la primeur au patrimoine historique, par rapport à un projet économique. La conférence présentée par deux spécialistes, accompagnés de leurs étudiants tous doctorants en archéologie, a eu pour thème «La vie dans la haute vallée de la Soummam au quatrième siècle, à travers les lectures archéologiques. » Elle été présentée par le Docteur Iachouchene Ouaâmar et Boukhanouf Arezki, tous deux chercheurs et enseignants à l’université d’Alger. Les fouilles dont il a été question durant cette conférence concernent le site de Mlakou à Seddouk. «Il y a eu plusieurs prospections dans la vallée de la Soummam», ont affirmé les chercheurs. «On y a découvert plusieurs sites archéologiques antiques», ont-ils ajouté. Ces sites racontent la vie des Romains de l’époque, des romanisés et des officiels. Mais, se sont demandés les chercheurs, «où vivaient les autochtones ?» C’est dans ces endroits qu’ont vécu des héros comme Takfarinas, Gildon et Firmus, avec leurs armées et la population berbère. La plupart des sites sont localisés le long de la RN26. Les cartes précédemment établies par les chercheurs français ont, ainsi, été enrichies au fur et à mesure des découvertes effectuées. La plupart des sites découverts par les Français étaient des sites militaires et de surveillance. Mais nos archéologues ont découvert d’autres sites, totalement ignorés jusque-là. Des sites où vivait la population autochtone. Ainsi, a-t-on découvert des pressoirs à huile, des pressoirs à vin, des traces d’existence d’élevages. Des stèles et des mosaïques ont également été découvertes à différents endroits, avec la mention de «Petra», qui était le nom du lieu, aujourd’hui appelé Mlakou. Il y a encore beaucoup de travail à faire sur ces sites, et l’équipe de chercheur a besoin d’aides de toutes sortes. Malgré l’aide déjà fournie par les APC de Seddouk et d’Amalou, le projet a besoin de l’implication de tous. Notamment d’avoir les moyens d’accueillir plus de chercheurs. La logistique et le ravitaillement pourraient faire défaut avec les moyens dont ils disposent actuellement. Les entreprises locales, conscientes de l’importance de ces découvertes et de leur rôle culturel dans la société, sont invitées à donner un coup de main. Les chercheurs ont signalé la formidable complicité des habitants de la région qui leur ont ouvert les portes et qui leur signalent l’existence de sites éparpillés ça et là. Le travail de fouille a vraiment besoin de main d’œuvre, et il est nécessaire de signaler que toute aide serait la bienvenue. Après cela, une autre conférence a été présentée par Nabil Ziani, journaliste et chercheur en civilisation amazighe. Le thème de sa conférence a été «Les textes fondateurs de la civilisation amazighe. » Il a d’emblée démontré que malgré l’absence de traces d’écrits antiques en Libyque et en Punique, détruits avec le temps, mais aussi avec l’incendie de la bibliothèque de Carthage par les Romains, la pensée et la civilisation amazighe fondent les civilisations grecque et romaine, par exemple. Les textes fondateurs de ces civilisations font tous référence aux Libyens et se basent sur leur culture. Virgile n’a-t-il pas raconté dans l’Énéide l’histoire d’amour entre Elyssa-Didon, la fondatrice de Carthage et le roi berbère Hiarbas ? Homère n’a-t-il pas raconté dans l’Odyssée et l’Illyade les aventures des grecques comme Ulysse en terre amazighe libyenne, utilisant la mythologie berbère qui a nourri celle des Grecques ? Puis, l’orateur a raconté les textes fondateurs des civilisations juives et chrétiennes avec des écrivains comme Saint Augustin et les cinq Pères de l’Eglise, insistant sur le rôle qu’on joué les Berbères dans la mise en place de la religion chrétienne, dont ils ont écrit l’essentiel des textes fondateurs, en dehors de la Bible elle-même et du Talmud. Malgré cela, les Berbères ont été parmi les écrivains des textes bibliques, comme Jason de Cyrène et Marc l’évangéliste. Si les Berbères ont adopté un profil bas, reflétant leur humilité, il n’en demeure pas moins que sans eux, la civilisation occidentale n’aurait jamais été ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Il y a, cependant, une totale absence d’écrits amazighs dans les textes fondateurs de la civilisation arabo-islamique. Ceux-ci, le Coran et le Hadith, ont été élaborés en Arabie, sans lien avec les autres civilisations. Cependant, on trouve de nombreux amazighs dans son développement ultérieur, avec des noms prestigieux comme Abas Ibnou Fernas, Youcef Zwawi, Ibn Khaldoun,… Dans l’après-midi, Yacine Zidane, militant amazigh, enseignant et inspecteur de Tamazight dans l’Éducation nationale, a présenté une conférence au centre culturel d’Amizour, autour du thème du développement de Tamazight et de son enseignement en Algérie. Rappelant le parcours du mouvement amazigh dans son ensemble et de la revendication identitaire jusqu’à son officialisation dans la Constitution, il a mis l’accent sur les avancées spectaculaires qui ont été effectuées ces dernières années. «Si Mouloud Mammeri se réveillait et verrait l’état d’avancement du travail qu’il a effectué, il n’en croirait pas ses yeux», a-t-il déclaré devant une ombreuse assistance. Certes, il reste encore beaucoup à faire, mais ce n’est pas une raison pour se décourager. Il faut continuer à avancer, surtout que la couverture de la wilaya en nombre d’enseignants en Tamazight a atteint cette année 80% des établissements scolaires. Il faut continuer à former des enseignants et à produire des écrits pour enrichir la production dans tous les domaines. Pas seulement en poésie, mais également en sciences et techniques.
La protection et le classement des sites
Lundi dernier, une conférence a également été tenue par les cadres de la Direction de la culture, essentiellement à destination des associations et du public intéressé, sur les procédures de classement des sites historiques et archéologique. Mme Imloul, cheffe de service du patrimoine à la Direction de la culture, et ses cadres ont présenté à l’assistance les règles de classement des sites au fur et à mesure de leur découverte. Présentant les grandes lignes de la loi de 1998 sur le patrimoine, elle a expliqué les tenants et aboutissants des enjeux relatifs à la protection des sites historiques et archéologiques. Il y a nécessité absolue de protéger ce patrimoine qui, parfois, court un vrai danger. Il faut le répertorier, l’expertiser et le classer dans des listes précises pour les soumettre aux différentes commissions de classement, soit au niveau local ou au niveau national. L’État prend ensuite en charge sa protection et aussi les mesures qui s’imposent concernant leur consolidation ou leur restauration. En aparté, Djamel Benahmed, le Directeur de la culture, a annoncé l’obtention d’une rallonge budgétaire, permettant de procéder à la restauration de site de Bab El Fouka, alors que jusqu’à présent, les sommes débloquées ne permettaient que son confortement. Bonne nouvelle alors pour les amoureux du patrimoine culturel de Béjaïa. Il a été aussi question d’autres sites durant cette conférence, comme la Qalâa d’Ath Abbas, des Grottes d’Afalu, de la Grotte d’Ali Pacha, du Fort Gouraya, du Fort Abdelkader,… La question posée par l’assistance concerne le devenir des sites protégés, une fois leur restauration terminée. Que deviendront la Casbah, Bordj Moussa,… ? Il faudra inévitablement les intégrer dans une optique de rentabilité économique, dans le cadre d’un programme touristique qui reste à mettre en place. Plusieurs autres conférences sont prévues pour ce mois du patrimoine qui se prolonge jusqu’au 18 mai prochain.
N. Si Yani

