Le programme de construction d’un million de logements pendant le présent quinquennat paraît tenir d’un défi que les hautes autorités du pays se font un point d’honneur de relever. Mais, jusqu’à quand la problématique du logement continuera à être appréhendée en termes exclusivement quantitatifs au détriment d’une vision globale qui intégrerait toutes les données du problème ? Multiplier le nombre d’unités de logements au rythme de la progression géométrique que connaît la démographie dans notre pays paraît un travail d’Hercule qui épuiserait toutes les énergies nationales sans pouvoir satisfaire un jour la demande en la matière. En plus de l’impératif de diversifier les formules d’acquisition de logements par les ménages –en faisant intervenir des crédits immobiliers et d’autres formes de soutien-, il importe aussi de se pencher sur la manière dont se pose le problème du logement en Algérie et sur les raisons d’une demande astronomique concentrée en milieu urbain. Il y a lieu, dans le cadre du Plan de soutien à la croissance économique lancé par le président de la République, de réfléchir sérieusement à la problématique du logement, non seulement sur le plan technique (normes, matériaux, coût du m2, règles parasismiques,…), mais aussi sur le plan social et économique et dans une perspective d’aménagement du territoire rejoignant les réflexes de prospective générale que sont censés développer les gestionnaires et les décideurs du pays. Depuis l’indépendance du pays, les gouvernants successifs ont lancé des programmes de constructions de logements sous différentes formules (logements sociaux clefs en main, évolutifs, auto-construction ; logements promotionnels, LSP, AADL, habitat rural…) faisant la jonction avec les programmes d’urgence conçus par le ‘’Plan de Constantine » et lancés par les autorités coloniales à la veille de l’indépendance de l’Algérie. Des anciens petits villages coloniaux, situés généralement au milieu de vignobles ou de vergers d’agrumes, se sont vus pousser des excroissances anarchiques le long des routes et des pistes pendant les années soixante donnant lieu à des quartiers longilignes sans aucune esthétique et sans les infrastructures et équipements nécessaires qui en feraient des cadres de vie décents. Ce sont souvent des opérations menées à la hâte suite à une pression sociale grandissante qui ne vient pas de la simple démographie galopante des années 60 et 70, mais surtout de la grande mobilité de la main-d’œuvre algérienne se caractérisant par un exode rural massif. Le dépeuplement des campagnes était une conséquence directe du désintérêt des pouvoirs publics pour l’arrière-pays qui avait payé le prix fort pour l’indépendance du pays et de la politique d’industrialisation qui avait ciblé les banlieues des grandes villes (Oran, Alger, Annaba). Les flux de nouveaux migrants issus des montagnes (Kabylie, Titteri, Ouarsenis,…) et des Hauts Plateaux (Aïn Boussif, Ksar El Boukhari, Sidi Aïssa, Barika,…) ont fini par constituer des ceintures de misère autour des cités industrielles de Rouiba, El Hadjar, Arzew ; ceintures qui prendront les aspects de bidonvilles que les Algériens ne connaissent que trop. Le problème ne s’est pas limité aux grandes agglomérations. Boufarik, Tipasa, Bordj Menaïl, Boumerdès, Tahir, El Kala, Beni Saf, Mohammadia, sont des villes moyennes qui ont accueilli pendant quatre décennies les paysans déracinés qui ont abandonné leurs hameaux, leurs terres et leurs traditions d’authenticité campagnarde pour s’offrir, à leur corps défendant, comme candidats à une citadinité chimérique. Il faut dire aussi que la Révolution algérienne avait alimenté des rêves de ce genre : s’installer en ville équivalait à prendre la place enviée et convoitée du colon ; c’est un standing qui charrie des fantasmes de ‘’modernité » et de pouvoir. Le nouvel Etat algérien n’avait rien fait pour relativiser cette vision et pour offrir des conditions de stabilité aux populations des campagnes. Au contraire, sa propension à davantage de centralisation et de déploiement sur les grandes villes du pays a, en quelque sorte justifié l’afflux des ruraux vers la ville. Et ce n’est pas le slogan creux de ‘’l’équilibre régional » en vogue pendant les années 70 qui nous suggérerait le contraire. Les corollaires de l’exode rural sont perceptibles d’une manière dramatique à deux niveaux. D’abord sur les lieux d’arrivée, les villes, où de nouveaux besoins apparaissent : l’école pour les enfants, de nouvelles structures sanitaires pour les nouvelles populations et, surtout des logements supplémentaires pour les abriter et pour éradiquer les bidonvilles qui ternissent l’image de la ville et du pays. Ces besoins ne s’arrêtent pas là, puisque d’autres candidats, inspirés et enhardis par leurs devanciers, vont taper à la porte de la ville en suivant le même itinéraire. Ceux d’entre eux qui n’auront pas réussi à ‘’pendre leur crémaillère » dans des immeubles décents servis par l’État, trouveront mille astuces pour s’accrocher aux falaises de Z’ghara et de Sidi M’sid ou pour investir les berges de Oued Aïssi et du Rhumel en attendant qu’un jour les pouvoirs publics se penchent sur leur cas si, toutefois, d’ici là, une inondation ou un séisme ne viennent pas hâter les choses. Deuxièmement, sur les lieux d’origine, le hameau ou le village. Ici, le départ des populations a entraîné avec lui l’insouciance des pouvoirs publics quant aux actions de développement. Des pistes sont restées non bitumées pendant une trentaine d’années. Les anciennes routes ouvertes par le génie militaire français pour les besoins de la guerre et qui avaient desservi aussi des bourgades et des villages sont tombées en ruine. Le retard d’électrification, d’adduction d’eau potable, d’assainissement et de raccordement au téléphone n’encouragent pas les anciens habitants à retourner chez eux. Et, raison capitale, aucune politique de l’emploi en milieu rural, basée sur l’agriculture, l’élevage et l’artisanat n’avait été initiée. La rente pétrolière pouvait suppléer à toutes les paresses ; une véritable malédiction que cette manne du sous-sol algérien qui a permis tous les errements ! Même dans les anciens ‘’villages socialistes agricoles » (VSA), l’emploi agricole est devenu minoritaire : les gens sont versés dans l’économie informelle, le transport clandestin et le fonctionnariat. C’est un véritable échec ‘’planifié » qui a gangrené la société et l’économie en général. Comme si cela ne suffisait pas, la dernière décennie du vingtième siècle a mis sens dessus dessous le capharnaüm algérien suite à la subversion du terrorisme islamiste- lequel doit beaucoup au déracinement de la société algérienne ayant subi l’exode rural- et les problèmes sociaux s’en trouvent amplifiés. Il en résulte que la demande en logement va crescendo et épouse une courbe exponentielle sans fin. En outre, le déséquilibre de la répartition démographique caractérisant le territoire national- la zone côtière se trouve surchargée par rapport aux Hauts Plateaux et au sud du pays- ajouté à la consommation effrénée des terres agricoles pour les besoins du béton, font peser, à moyen terme, un lourd danger au cadre général de vie des Algériens et à l’environnement immédiat, déjà bien mis à mal par toutes sortes de pollutions et de « rurbanisations » (néologisme consacré aux pays du tiers-monde ayant subi la ruralisation de leurs villes). Au lieu que les autorités et les techniciens algériens consacrent leurs efforts à la réflexion sur un meilleur cadre de vie en améliorant la qualité du bâti, l’architecture des immeubles et l’embellissement des espaces secondaires de nos cités, ils se voient réduits à faire de sempiternels calculs en millions d’unités d’habitation à délivrer à des dizaines de millions de demandeurs. Et c’est un cycle infernal. Force est de reconnaître que, pour sortir de ce cercle, la tâche n’est pas facile, car elle suppose une vision globale du territoire et de l’économie. Les premières esquisses d’une méthodologie rationnelle en la matière nous viennent du département de M. Saïd Berkat, ministre de l’Agriculture et du développement rural, qui a initié une politique de développement rural consacrée par le programme appelé PNDAR (plan de développement agricole et rural) et se structurant autour des projets de proximité à partir de juillet 2002. Ces projets ont pour but de revitaliser les espaces ruraux par une meilleure exploitation des ressources existantes, de créer de l’emploi dans les campagnes dans les activités agricoles, pastorales et artisanales, d’asseoir un développement global où seront pris en compte tous les secteurs de la vie quotidienne : éducation, santé, infrastructures de base, électrification rurale, communications et logement rural. La pression sur les villes, particulièrement en matière de demande de logement, ne sera atténuée, et la qualité des constructions et du cadre de vie ne sera assurée, que lorsque l’exode rural aura reflué et les campagnes concernées par un minimum de développement. Au-delà des considérations exclusivement techniques- qui prennent parfois des allures de défi et d’arme politique -, c’est sur des questions fondamentales, exigeant perspicacité, vision globale et cohérente des problèmes de la société et sens de la prospective, que sont attendus et interpellés les gestionnaires, les élus et la société civile que compte le pays.
Amar Naït Messaoud
