Suite aux événements douloureux qui ont secoué le principal campus de l’université Akli Mohand Oulhadj de Bouira, durant l’après-midi d’avant-hier, le Conseil de l’administration de l’université vient de prononcer "le gel de toutes activités pédagogiques et scientifiques jusqu’à nouvel ordre".
Un communiqué a été publié sur le site officiel de l’université et affiché aux niveaux des résidences universitaires. Hier matin, les deux campus étaient restés fermés, ni les enseignants, ni les étudiants, encore moins les fonctionnaires n’ont pu accéder à l’université. Cette démarche a été aussi suivie d’un important déploiement des forces de l’ordre et des éléments anti-émeute de la police, particulièrement près des deux campus de l’université et des résidences universitaires mais aussi autour des établissements publics, du siège de la wilaya et de la cour de justice. Les navettes urbaines et suburbaines du transport universitaire ont été aussi suspendues. Ainsi, des centaines d’étudiants et d’étudiantes ont décidé de rentrer chez eux. Aux portes des résidences universitaires, les étudiants ont déjà plié leurs bagages pour regagner leurs domiciles et des dizaines de parents sont aussi venus pour récupérer leurs fils et filles restés à l’université. Un colloque scientifique initié par l’institut des sports initialement prévu pour hier mercredi, a été aussi annulé et reporté à une date ultérieure. Pour rappel, des affrontements très violents ont éclaté avant-hier entre des étudiants membres des deux organisations Ugel et Unea et des étudiants membres de la coordination libre des étudiants et sympathisants de la cause amzighe. Selon des témoignages, tout a commencé après la fin de la grandiose marche initiée par la coordination libre des étudiants. Vers 13h30 et au retour des étudiants marcheurs, des affrontements ont éclaté entre eux et d’autres étudiants membres des organisations Ugel et Unea. Chaque camp accusait l’autre de provocation. Ces affrontements violents, au cours desquelles des pierres, des armes blanches et d’autres objets métalliques ont été utilisés, ont provoqué l’évacuation de l’université ainsi que de trois étudiants blessés, en plus de grands dégâts matériels particulièrement au niveau des facultés des sciences humaines et des sciences économiques. Le retour au calme n’est survenu qu’après l’intervention de la police, pénétrant à l’intérieur même de l’université pour dissuader les deux camps. À noter aussi que des extras-universitaires se sont invités à ces affrontements douloureux. Les étudiants membres de la coordination libre ont ouvertement accusé les étudiants membres de l’Ugel et de l’Unea d’introduire des extras-universitaires et des « voyous » munis d’armes blanches pour agresser les étudiants. Contacté par téléphone, le recteur de l’université le Pr Moussa Zireg a confirmé l’information du gel des activités pédagogiques et scientifiques, et la fermeture des deux campus de l’université. Le Pr Zireg a ajouté que le recours à cette solution radicale mais nécessaire, selon-lui, était le seul moyen afin d’éviter de nouveaux débordements et des affrontements. «La situation est très tendue, les évènements d’hier (mardi ndlr), nous ont choqués. La violence a gagné l’enceinte universitaire. Nous n’avons malheureusement pas les moyens pour stopper de nouveaux affrontements. Pour cela, le conseil d’administration de l’université a adopté et à l’unanimité la décision de l’arrêt de toute activité scientifique et pédagogique, ainsi que la fermeture des deux campus en attendant un retour au calme», a précisé le premier responsable de l’université, tout en affirmant que cette décision a été prise en concertation avec le ministère de l’Enseignement supérieur et la wilaya de Bouira. «Nous avons informé notre tutelle et le wali de Bouira de toute la situation ainsi que de la décision de l’arrêt des activités pédagogiques», fait-il savoir. Interrogé sur la durée de cette décision, notre interlocuteur informera qu’aucune date n’a été arrêtée, tout dépendra du climat général et de l’arrêt des hostilités entre les étudiants, soutient-il. «Le conseil d’administration se réunira au cours de cette semaine, mais notre décision reste en vigueur. Nous ne pourrons plus reprendre notre travail si la situation demeure ainsi», a ajouté le même responsable. Le Pr Zireg a rappelé aussi que des sanctions exemplaires et probablement des poursuites judiciaires seront lancées à l’encontre des étudiants fauteurs de troubles.
Les islamistes et les extrémistes se disputent la propagande sur les réseaux sociaux
Ces malheureux événements ayant secoué l’université, depuis dimanche dernier, ont été suivi de très près sur les réseaux sociaux. Ainsi, et depuis l’interdiction de la première marche des étudiants de l’Ugel pour le soutien de la cause palestinienne (dimanche 10 décembre) et l’empêchement d’une autre marche prévue au lendemain lundi 11 décembre pour la généralisation de tamazight, les pages et les groupes facebook de l’université ou de la wilaya de Bouira ont été submergés de photos et de commentaires traitant de cette actualité. Des publications et des commentaires souvent déplacés ou racistes suscitant des débats houleux et attisant malheureusement, et il faut le souligner, une haine raciale. Des internautes ne se sont pas contentés de suivre l’actualité mais ont aussi lancé des rumeurs et des fausses informations. De l’intox pure et dure véhiculée par certains faux comptes sur facebook et qui appellent clairement à la violence. Comme c’était le cas, avant-hier vers 14 heures en plein affrontement à l’intérieur de l’université, où certains faux comptes ont annoncé le décès d’une étudiante sur certains groupes très suivis notamment par les étudiants. Une information qui s’est même répondu sur la place publique de Bouira. L’information a évidemment été vite démentie par la presse locale. La vague de « propagande » s’est poursuivie avant-hier soir et hier sur les réseaux sociaux. Des rumeurs et des fausses informations faisant état par exemple «d’introduction d’extras universitaires à l’intérieur des résidences de filles et d’agressions d’étudiantes à l’intérieur de l’enceinte universitaire», ou encore d’une «grandiose marche des kabyles qui seront soutenus par des marcheurs des wilayas de Tizi-Ouzou et de Béjaïa aujourd’hui». Pire encore, des photos truquées avec l’outil Photoshop montrent soi-disant des étudiants de l’université de Bouira en train d’arracher l’emblème national sur le principal fronton du campus pour le remplacer par le drapeau amazigh. Cette photo et cette information ont été vite démenties par certains internautes qui ont publié et commenté avec la photo authentique, celle où les étudiants ont placé le drapeau amazigh juste en bas de l’emblème national qui, lui, est resté fixé sur le mât. Des rumeurs qui relèvent tout simplement de la propagande puisque aucun incendie n’a été signalé durant la soirée d’avant-hier au niveau de l’ensemble des résidences universitaires de Bouira. Des informations mensongères, animées et enrôlées par certains cercles haineux dont l’objectif n’est autre que d’attiser la haine raciale entre les citoyens de la wilaya de Bouira. Malheureusement, beaucoup d’internautes ont réagi à ces rumeurs. Hier matin, par exemple, au moins trois bus en provenance d’Aghbalou et de Raffour (à l’est de la wilaya) ont été refoulés par les services de sécurité, à l’entrée de Bouira. Des escarmouches ont même éclaté entre des groupes de manifestants non-identifiés et les forces de l’ordre, près de la cour de justice de Bouira. Hier matin, un calme précaire régnait autour des deux campus de l’université et une seule question revenait avec instance «Qui a intérêt d’embraser la wilaya, la Kabylie et le pays ?» Les autorités ne sont pas restées sans réaction face à cette déferlante raciste sur les réseaux sociaux. En effet, une source sécuritaire a assuré qu’une enquête approfondie a été ouverte depuis lundi dernier pour identifier et démasquer les propriétaires de ces comptes et les traduire devant la justice.
Appel au calme et à la sagesse des élus locaux et de la société civile
Face à cette situation, plusieurs appels au calme et à la sagesse ont été adressés hier, particulièrement aux étudiants. Le premier à réagir était le vice-président de l’APW de Bouira, Dr Hamid Chachoua, qui a appelé les étudiants au calme. «Je m’adresse aux étudiants plus particulièrement pour qu’ils fassent preuve de sagesse et de responsabilité. Il y a effectivement des tentatives de déstabilisation de la part de certains cercles occultes qui veulent faire attiser la haine entre nos concitoyens. Tamazight fait partie de notre identité et elle n’a jamais été en contradiction avec l’arabe ni l’islam, au contraire, ces trois éléments sont complémentaires et forment l’union sacrée de la nation Algérienne. La rumeur du soi-disant rejet d’une loi pour la généralisation de tamazight était à l’origine du départ de cette déferlante», a-t-il déclaré. Différentes associations de la wilaya ont aussi lancées des appels au calme et à la sagesse, diffusées notamment sur les réseaux sociaux. Pour rappel, l’ancien acteur du mouvement d’avril 1980 et député de Bouira, Ali Brahimi avait lui-aussi fait un appel au calme et à une mobilisation pacifique et constructive «tout en préservant la vie et la scolarité des jeunes et des enfants», a-t-il soutenu.
Oussama Khitouche

