Sources du passé

A peine 13 kilomètres séparent Taslent d’Akbou, chef-lieu de daïra. Le village est le cœur du douar Ighram. Comme toutes les bourgades Kabyles de la haute Vallée de la Soummam, il est perché sur les montagnes, situation géographique qui lui vaut des vues superbes sur les villages avoisinants, surtout le bas-Akbou, véritable tableau d’art, tout de splendeur. Taslent, à l’instar des autres villages, a souffert de l’exode rural qui a vu ses enfants éparpillés sur le pays. Ce vendredi 24 mars, l’air transpirait une atmosphère de gaieté. La nature, parée de ses couleurs de printemps, s’alliait aux sons de bendir et de la flûte de la troupe folklorique. Le village était en fête. Les habitants, rassemblés comme de coutume en pareille circonstance, s’affairaient autour d’une action collective qui, en réalité, nécessitait pour sa réussite maintes tâches et une conjugaison des efforts. Une pratique ancestrale propre à Taslent où, en plus de ces pratiques communes, il y a cette coutume « Thirvouthine ». Les concernés à sortir « Thirvouthine » sont désignés à l’avance par le comité des notables. Ainsi, tôt le matin, les femmes vaquent à cette tâche. Les ménagères s’appliquent à réussir chacune sa « Tarvounyth ». Il y va de la récupération des foyers. Les plats sont divers : couscous au pois cassés et au poulet, couscous aux légumes à la vapeur et aux œufs durs, petit lait et lait caillé avec figues séchées… La sortie de « Tirvouthine » se fait sur deux lieux en 2 jours différents : A Khelfoune ou au cimetière, le vendredi ou le dimanche. A Khelfoune pour la bénédiction de Sidi Abdelkhelil et au cimetière pour le vénéré Cheikh Aâthmane. Chez Aâthmane, les femmes s’y rendent munies du repas et chantent en chœur autour du « tabout ». « La recette des différentes oboles sert aux besoin du village, à des actions de solidarité et au profit des nécessiteux », nous dit un habitant de ce hameau. Ce qui est curieux, c’est qu’à Ighrem, les mausolées des saints sont souvent domiciliés dans des cimetières. Et curieusement encore cette explication d’un natif d’Ighram : « C’est pour veiller sur nos morts et les protéger… » En attendant le grand pique-nique, ce vendredi, les villageois et leurs invités activaient à une autre besogne : le hameau rend hommage à l’un de ses fils qui s’est sacrifié pour la liberté et l’honneur de la patrie. Arezki Khezzaz, tombé au champ d’honneur le 28 mars 1960 dans la région d’Ath Abbas. Un important cortège est allé se recueillir sur la tombe du défunt, sépulture qu’ils couvrirent de fleurs. Que de témoignages de ses compagnons de combat ! « C’est grâce à de tels fils que l’oued Soummam a acquis sa célébrité et a marqué l’histoire », disait Aliouchouche Smaïl, ancien maquisard et ex-P/APC de la commune d’Akbou. Taslent se glorifie d’être le village aux nombreux martyrs. Tout aussi fier d’être d’un douar, théâtre de plusieurs batailles contre le colonialisme français, dont celles de novembre 55, de juillet 59, des batailles d’Iamourène Ighervane, qui ont fait de nombreux morts et blessés. Taslent est fait de deux sous-villages : L’ancienne Taddart et la nouvelle. L’ancienne est gardée telle quelle dans ses accès fait en majorité de ruelles en couloirs. Taslent à la célèbre « Timaâmarth Ouvoudaoud », connue au-delà des frontières. Il est 14 heures, les hommes sortent de la mosquée et le cortège s’ébranle de nouveau. Cette fois en direction d’un pré ou l’on accède par des chemins sinueux et en cascade, à s’y prendre les pieds ou à se fouler la cheville si l’on n’est pas du patelin. Mais tout est verdure, tout scintille. La marée humaine retombe en nuées sur les plats. Des cercles et des cercles. L’appétit est ouvert, les sens olfactifs et gustatifs aiguisés par les odeurs se dégageant des maisons et villas. Le ventre plein, les hommes s’adonnent à une danse frénétique. D’abord un (il faut bien un début), puis 2 puis 10 et plus et plus ! Chants et danses. Et pendant que les adultes font mouvoir les corps (qui en ont besoin après de tels repas !), la progéniture s’en va rouler sur l’herbe, roulant jusqu’en contrebas. Enivrés par les senteurs rendus fous folâtres par la haute herbe, ils explosent de bonheur. Rien ne vaut le sourire des enfants ! C’est tout de même la remontée, même si l’envie n’y est pas. « C’est là que la mariée donne à boire, dans les paumes des mains, à des enfants. C’est l’ancienne fontaine. Et plus haut, c’est Anar où la mariée danse, nous fit remarquer un citoyen de Taslent. Un seul point noir à ce paysage de rêve : l’érosion qui fait des ravages dans cette région montagneuse et contre laquelle luttent l’association du village « Phare du savoir » et les habitants dans un récent reboisement.

Taous Yettou