En quittant la ville de Seddouk pour la rejoindre, nous avons emprunté un tronçon de route bitumé qui prend fin à trois kilomètres aux quatre chemins de Taghzouith. De là, la route qui continue en pente est dans un état de détérioration avancée. Le nombre incommensurable de rapiècements qui décorent la chaussée, atteste des nombreux rafistolages qu’elle a reçus. Cette route qui serpente sur environ 7 km traverse des régiments d’oliviers dont certains séculaires ornent ses bordures et par leurs gigantesques tailles forment des périmètres ombrageux permettant aux voyagistes des pique-niques. L’endroit le plus recherché est l’abord du puits de Da Laïd. Avec ses eucalyptus et son eau abondante, il attire les routards venant d’Akbou et d’Alger qui s’y arrêtent, notamment lors des grandes chaleurs qui, pour refroidir le moteur, qui pour se délasser d’un voyage souvent harassant. Venant souvent de loin et se situant à mi-chemin de leurs destinations, les contrées berbérophones de la wilaya de Sétif, des familles entières se sentant dans une zone paisible garent leurs voitures, se mettent à l’ombre sous un olivier, pour se détendre ou pour prendre un sandwich. Certains flânent sur de courtes distances le long des accotements, hument à plein poumon l’air pur de la campagne, s’enivrent des senteurs aromatiques provenant des parfums de roses qui enchantent les narines et contemplent un temps soi peu, ce que la nature a façonné comme environnement sauvage de toute beauté, un paysage verdoyant parfois inédit, auquel s’ajoute un panorama sublime de cimes enneigées des colonnes dorsales des montagnes du Djurdjura à l’ouest et d’Achtoug à l’est, qui caressent le regard, dépaysent la vue et impressionnent l’esprit. Au loin, on aperçoit les quatre villages formant l’arch d’Amdoune n’Seddouk. Seddouk Oufella est collé au flanc de la montagne d’Achtoug tel un ogre monumental. Seddouk Ouadda s’étire sur un vaste plateau, Ighil N’ Djiber est niché sur la crête d’une colline, telle une citadelle inexpugnable et Tibouamouchine, lieu de notre destination longe la RN 74 sur une distance d’environ 1,5 km. En arrivant au premier col, au détour d’un virage anodin, nous tombons sur les premières habitations. A première vue, c’est surtout l’état lamentable du tronçon de la grande route qui la traverse qui attire l’attention. La chaussée truffée de saillies, de nids-de-poule et de ravinements auxquelles s’ajoute une conduite principale d’eau déterrée attestent de l’abandon de ce bourg à son triste sort, depuis belle lurette, par les autorités locales. “Nous ne comprenons rien de ce qui se trame sur cette route. Les entreprises en charge des travaux travaillent une semaine pour s’éclipser durant des mois. A chaque tombée de pluie, on revient colmater les dégâts causés par les eaux torrentielles et puis on s’en va de plus belle”, dira un habitant. Et il poursuit : “Ce caniveau réalisé il y a 6 mois est un vrai traquenard pour les piétons et les automobilistes. Non couvert par des dalles en béton, plusieurs innocents ont en déjà fait les frais, en tombant à l’intérieur”. Malgré cela, le charme de ce village est prenant. Le premier souci de ses habitants est de fleurir leurs maisons. Si fier qu’il soit, il semble narguer les visiteurs et les voyageurs forts nombreux à le traverser quotidiennement, en leur taisant son secret que seules ses maisons séculaires semblent connaître. Ce secret vient de son ancien bâti avec des maisonnettes proprettes serrées solidairement les unes aux autres gardant encore le style original typiquement kabyle, ses ruelles et venelles étroites, dont la plupart se terminent en cul de sac et sa mosquée émergeant au milieu des habitations avec son minaret ressemblant au donjon d’un château alsacien. Mais Tibouamouchine s’accroit à une vitesse effrénée avec de nouvelles constructions qui s’égrènement tel un chapelet de diamants le long de la route principale, devenue la grande vitrine de la localité avec ses commerces variés qui fleurissent comme des champignons. Cette localité prend de plus en plus des formes particulières où alternent des quartiers résidentiels, des pavillons modernes et épars avec jardins et des logements isolés ou perdus au milieu des vergers. Tibouamouchine est connu aussi grâce à l’artisanat qu’elle a développé au 19e siècle. Il s’agit de la fabrication du balai traditionnel (thimeslah), produit labellisé du terroir dont l’utilisation est très répandue au niveau national. Durant la colonisation, il était même exporté vers la Métropole. A l’époque, il constituait la principale ressource des Tibouamouchinois. Aujourd’hui, il est supplanté par le balai moderne sorti des usines de fabrication, ce qui a poussé les familles à abandonner le métier. A la sortie du village sont concentrés les édifices publics. Le CEM Bounzou édifié sur un terrain légèrement accidenté est séparé de l’école primaire par une rangée de logements occupés par les enseignants. A gauche, l’aire de jeux de proximité qui se dégrade de plus en plus par le manque d’entretien. A droite, un semblant d’infirmerie offrant un visage affligeant. De régression en régression, elle s’amenuise comme une peau de chagrin n’ayant presque rien à offrir aux malades en matière de prestations sanitaires. La poste et l’annexe de la mairie partagent la même cour, qui est prise d’assaut chaque matin par une foule nombreuse s’agglutinant aux portes attendant l’ouverture des guichets. La cohésion sociale a été et restera toujours indéfectible dans ce village où la solidarité entre les membres n’est pas un vain mot. Dans ce contexte, les notables élus démocratiquement travaillent sans relâche pour le maintien de cette solidarité durable basée sur la convivialité, comme elle a été léguée par leurs ancêtres, dont l’objectif premier serait la participation de toute la population autour de projets communs. Ainsi, avec les efforts conjugués de leur communauté émigrée établie en France, cette population a réalisé des miracles avec la concrétisation de projets de grande envergure, allant dans le sens d’améliorer les conditions de vie des habitants. A commencer par les locaux construits sur la placette d’Agoulmime, permettant le rassemblement des villageois lors des réunions décidées par la communauté. La frange juvénile profite aussi de l’aubaine pour organiser des soirées artistiques et autres divertissements dans ces locaux qui font office de foyer de jeunes. Continuant dans sa foulée de doter le village des commodités indispensables pour une vie meilleure, elle a réalisé deux forages de 50 m chacun. A la fin des travaux, une thimechret (louziaâ) a été organisée avec les fonds des “généreux” du village. Actuellement, elle reconstruit l’ancienne mosquée qui n’arrive plus à contenir le nombre de fidèles, induits par l’ascension fulgurante du village en matière de population, atteignant le rang d’une petite ville. Dans le futur, un projet en gestation est en cours. Il s’agit du forage d’un puits pour alimenter la fontaine du village qui sera aussi rénovée comme l’a souhaité l’enfant prodige du bled, le grand chanteur de l’émigration, feu Hammouche Mohand. Sa famille de France a alloué pour le projet une somme d’argent, les services hydrauliques de Seddouk ont promis de participer à la réalisation du projet par une subvention, si l’on en croit un membre chargé des démarches pour ce projet. Par ailleurs, pour encadrer leur activité, les jeunes ont crée l’association socioculturelle Saïd-Oumedour qui affiche comme slogan : “Le bonheur des jeunes”. Outre les manifestations sportives et culturelles qu’elle organise à longueur d’année, elle célèbre chaque été la commémoration de la disparition tragique d’un enfant du village, en l’occurrence feu Aït Medour Saïd. De son vivant, il était très apprécié pour son combat démocratique et pour la défense de la langue et culture amazigh. Il s’est distingué aussi comme un footballeur qui a fait les beaux jours du club local, le RC Seddouk. Mais lamentablement, les autorités locales, ces dernières années, ont raté leurs rendez-vous en négligeant cette contrée, d’où un sentiment de marginalisation ressentie par la population locale qui se débat seule face aux projets d’envergure qui nécessitent pourtant la contribution de l’Etat. Les deux placettes des villages Ighil Inourar et Agoulmime, ainsi que les routes qui les desservent sont dans un état de désolation, de par leur piteux état. Après 44 ans d’indépendance, elles n’ont pas connu un seul aménagement. Ni bitumées, ni bétonnées et même pas revêtues de couche de TVO, elles deviennent en hiver des bourbiers obligeant les habitants à marcher sur la gadoue salissante et durant les grandes chaleurs, ce sont des nuages de poussière que soulèvent les automobilistes. “Notre village a longtemps été abandonné par la municipalité. Aucun projet digne de ce nom ne lui a été attribué ces dernières années. Même les projets initiés par le village ne sont pas subventionnés ou aidés pour une partie”, se désole Mohand. La jeunesse n’a pas été épargnée par cet oubli, puisque la seule aire de jeux de proximité qui lui rend goût à la vie est laissée dans un état pitoyable. Sans grillage ni gardiennage, elle est livrée, aux garnements qui ont eu raison des vestiaires qu’ils ont complètement démolis, à la nature et aux eaux pluviales d’un petit cours d’eau ravinant la pelouse, favorisant ainsi la poussée d’une jachère et la constitution de mares marécageuses. Ce village qui ne comptait auparavant que sur ses membres pour réaliser ses projets, aujourd’hui, ses habitants disent qu’ils ne peuvent mettre indéfiniment la main à la poche pour financer des projets aussi importants. Ils comptent ainsi sur les pouvoirs publics pour parachever le programme de développement qu’ils ont initié. Les notables font allusion à un projet d’alimentation des quatre villages en gaz de ville qu’ils entendent demander dès la mise en place de la nouvelle assemblée populaire communale, issue du scrutin du 24 novembre 2005. Ils justifient cette possibilité par le trajet de moins de deux kilomètres à vol d’oiseau les séparant de la ville de Seddouk, localité alimentée récemment en gaz naturel.
L. Beddar
